Un matin, en faisant ma ronde dans la forteresse, j’observai des soldats qui soignaient un âne paralysé. Ils couchèrent à terre et attachèrent l’animal qui souffrait des jambes de devant; ensuite ils lui firent une incision à l’omoplate droite et lui introduisirent entre chair et peau un bâton de la grosseur du doigt à la profondeur de quelques centimètres environ. Après avoir ainsi agrandi la blessure, ils ressortirent le bâton et répandirent de la soude en poudre dans la fente qui en résultait.

J’avais depuis quelques jours déjà trouvé un Fellata qui était prêt à porter des nouvelles au gouverneur général à Khartoum. Mais je ne savais pas jusqu’à présent dans quoi je pourrais bien cacher le billet chiffré déjà tout préparé, de la grandeur environ d’une feuille de papier à cigarette. Or, ces soldats venaient de me donner une idée. J’achetai un âne vigoureux et entrepris sur lui la même opération. Je roulai le billet dans un petit morceau de vessie desséchée provenant d’un jeune bouc. Avec l’enveloppe, il avait à peine la grandeur d’un timbre-poste; je l’introduisis entre la chair et la peau de l’âne par la fente pratiquée sur l’omoplate et recousis la petite blessure avec un fil de soie. De l’extérieur on ne pouvait remarquer que la blessure fraîche et superficielle, large d’un doigt à peine, et l’âne restait absolument propre à la marche. C’est ainsi que j’expédiai ma lettre! Le messager que je revis longtemps après, m’assura avoir indiqué la cachette et remis la lettre à Alâ ed Din Pacha, qu’il avait rencontré dans l’armée déjà en marche. Il m’affirma qu’Alâ ed Din lui avait dit que, comme les troupes marchaient directement sur El Obeïd, il ne jugeait pas nécessaire de répondre. Et, comme l’homme refusait de marcher avec l’armée, le gouverneur l’avait expédié vers moi à El Obeïd pour m’accuser réception de mes nouvelles.

La plupart des tribus avaient répondu à l’appel de Madibbo et s’étaient réunies à une journée de marche de Dara pour avancer en commun. Le sheikh des Messeria, Abdullahi Omdramo, qui, par crainte pour ses biens, s’était joint pour la forme aux rebelles, m’apporta secrètement cette nouvelle. Ismaïn woled Bernou était arrivé à Dara avec sa famille, ainsi que Abaker el Begaoui avec la plus grande partie de sa tribu; celle-ci éleva, à une distance d’environ 600 mètres de la forteresse, un camp fortifié et le renforça d’un parapet.

Les rebelles étaient arrivés tout près de Dara et tentèrent de nuit une surprise sur le camp du sultan Abaker, mais ils furent repoussés par ses Basingers avec l’aide de mes gens.

Mon plus grand souci était l’obligation d’économiser soigneusement les munitions; il me restait en tout à peine 12 douzaines de cartouches par fusil. C’était trop peu pour m’engager dans un combat sérieux qui aurait pu me coûter la moitié de mes munitions; l’heure de la délivrance que nous attendions étant encore lointaine, je devais songer à me délivrer de mes ennemis si possible d’une manière paisible et à gagner du temps. Je fis avertir secrètement Abdullahi Omdramo, le sheikh des Messeria, qui m’était fidèle et dévoué, qu’il devait engager les chefs des tribus unies à me faire des propositions de paix; la chose devait toutefois leur être présentée comme si cette proposition émanait de lui seul. Il fit ce que je lui demandais et fut lui-même chargé par les assiégeants de me sommer de me rendre.

Dans notre entretien, il me communiqua confidentiellement que mes ennemis étaient en très grand nombre et qu’ils étaient de nouveau enflammés pour le combat par les derniers écrits du Mahdi.

Je lui dis être disposé à capituler. Mais je ne voulais pas remettre ma vie et celle de mes hommes entre les mains de tribus avec lesquelles j’étais en guerre depuis une année. Je ne pouvais et ne voulais traiter qu’avec un envoyé spécial du Mahdi, muni des pouvoirs nécessaires pour discuter les conditions à fixer. Il promit de faire son possible pour que mon offre fut acceptée et nous convînmes de désigner un palmier se trouvant à quelques centaines de pas de la forteresse, sur une place tout à fait libre, comme lieu de conférences. Quelques heures après, Abdullahi Omdramo revint vers moi et m’annonça joyeusement que tous les chefs, maintenant appelés émirs, étaient d’accord sur ma proposition et prêts à traiter; seul Madibbo y était opposé, maintenant la continuation du siège et la reddition par la force.

Je fixai notre entrevue pour le lendemain, au lever du soleil, sous l’arbre en question et fis le serment comme Abdullahi Omdramo m’en exprima le désir de la part des émirs, que ceux-ci, dans le cas où les négociations échoueraient, pourraient retourner auprès des leurs sans danger.

Je fixai par contre la condition que seuls les émirs, sans aucune suite, devraient se rendre au lieu du rendez-vous.