Après le lever du soleil, mon fidèle intermédiaire arriva; les émirs étant déjà sur la place et seuls, je m’y rendis accompagné de deux serviteurs bien armés.
Mohammed effendi Farag et le cadi voulaient m’accompagner avec une escorte; mais, je leur expliquai que les Arabes auraient plus de confiance en moi seul, et que peut-être aussi pourraient-ils craindre une trahison à l’aspect de mon escorte et s’en retourner sans autre forme. Je les priai en conséquence de m’attendre dans la «batterie», éloignée de l’arbre de 400 pas environ.
Le sheikh Abdullahi Omdramo était parti pour chercher ses compagnons et apparut au bout de quelques minutes avec eux. Je reconnus Abo bey, de la tribu des Bertis, Mohammed Abou Salama de la tribu de Maalia, Helou woled Djona de la tribu des Beni Halba et Hamed Noer de la tribu des Habania. Ils me saluèrent d’une façon très cordiale et nous nous assîmes, comme si jamais rien ne s’était passé entre nous. Je fis apporter des dattes par mon jeune domestique non seulement pour leur témoigner une bonne hospitalité, mais avant tout pour leur prouver que, malgré de longs combats et le siège actuel, je disposais encore d’un tel mets de luxe.
Je m’informai de Madibbo; on me répondit qu’il refusait absolument d’entrer dans les négociations; mais que, si celles-ci aboutissaient à un résultat entre nous, il donnait d’avance son adhésion à la majorité. Je leur exposai que j’étais prêt à me rendre au Mahdi, mais qu’on ne pouvait pas me demander de me livrer, moi et mes gens, aux tribus arabes, nos ennemies et qui jusqu’ici avaient été battues par nous.
«Lequel de vous est réellement le chef? A qui devrais-je remettre les armes, l’argent et toutes mes forces?» leur demandai-je, connaissant bien leur jalousie. Ils m’expliquèrent que, comme auparavant, chacun était encore chef de sa tribu; que seul le but de combattre pour le Mahdi et la religion les avait réunis, mais qu’en réalité aucun d’eux n’était placé au-dessus des autres. Après de longs discours, nous tombâmes enfin d’accord: j’enverrais un de mes hommes, un blanc et de plus un Egyptien, auquel deux des leurs seraient adjoints, porteurs d’une lettre adressée au Mahdi à El Obeïd, pour lui faire savoir que j’étais disposé à me soumettre. En même temps, Abo bey posa la condition qu’Omm Shanger devait cesser les hostilités.
Puis on se déclara d’accord sur ce point, que: toutes les tribus rentreraient chez elles sans retard et qu’un armistice serait conclu en attendant la réponse du Mahdi. En outre, la population du pays aurait droit de vendre comme auparavant, sur la place libre s’étendant devant la forteresse, ses produits, céréales, bétail, etc.
Les conditions posées des deux côtés furent acceptées et nous jurâmes sur le Coran de les observer strictement. Le porteur du message pour le Mahdi et désigné, sur leur demande, fut Ahmed el Kritli, que les sheikhs arabes connaissaient depuis longtemps. Il avait été autrefois au service du Gouvernement comme kawas et chef de 25 cavaliers. Comme il était blanc, qu’il avait de longues moustaches blondes et qu’il avait été désigné autrefois pour la perception des impôts, on crut avoir trouvé en lui l’homme qu’il fallait, représentant bien et expérimenté!
Nous nous séparâmes; l’après-midi à la même place, une nouvelle entrevue devait avoir lieu pour entendre la lecture des lettres à expédier au Mahdi.
Mohammed effendi Farag et le cadi furent très satisfaits de cet accord. Nous gagnions ainsi du temps et avions l’occasion d’augmenter notre provision de fourrage. Je donnai l’ordre à Ahmed el Kritli de se tenir prêt à partir le soir même et fis ensuite rédiger les lettres pour le Mahdi ainsi que pour la garnison d’Omm Shanger.
A l’heure fixée, nous nous rencontrâmes de nouveau sous l’arbre. Madibbo de nouveau ne parut pas parmi les autres: il avait déclaré qu’en ce qui le concernait, il n’accepterait jamais ces conditions qui n’étaient de ma part que mensonge et tromperie. Mais les autres émirs déclarèrent vouloir s’en tenir à l’accord juré et abandonner Madibbo à lui-même s’il ne se décidait pas à se joindre à eux à la dernière heure. Je fis donner lecture de la lettre préparée pour le Mahdi; en voici à peu près la teneur: