Ahmed el Kritli se rendit aussitôt dans le camp des émirs et, au coucher du soleil, nous entendîmes les roulements sourds du tambour. On battait la retraite, et peu après les assiégeants avaient quitté Dara. J’envoyai des émissaires pour prendre des informations au sujet de Madibbo. Ce dernier s’était aussi retiré: il s’était donc décidé à se joindre à ses camarades.

Les communications avec Fascher étant interrompues, je ne reçus que longtemps après, un rapport de Saïd bey Djouma, m’annonçant que les tribus de la province de Fascher s’étaient révoltées; bien qu’elles n’eussent pas jusqu’ici attaqué la ville elle-même, elles avaient «coupé les vivres».

Alors ce fut pour moi des jours d’angoisse. Je savais que l’armée de Hicks Pacha devait être arrivée en ce moment près d’El Obeïd et qu’on devait livrer un combat décisif, duquel dépendait notre sort.

Je fis moi-même des achats de céréales sur le marché et m’informai à cette occasion auprès des marchands des bruits répandus dans le pays. Tous savaient qu’une grande armée était en marche contre le Mahdi, mais on ignorait tout dénouement. Au milieu de novembre, le bruit de la victoire du corps expéditionnaire se répandit, mais ne fut accueilli par nous qu’avec prudence. Les bruits les plus divers, les nouvelles les plus contradictoires circulèrent ensuite chaque jour et nous passâmes des semaines entières dans l’angoisse et en proie à une anxiété énorme.

Ce ne fut qu’à la fin de novembre que nos doutes furent levés et nos espérances déçues: je reçus d’une source certaine la terrible nouvelle de la défaite complète du corps commandé par le général Hicks.

Le désespoir s’empara de nous tous. Nous étions livrés à l’ennemi, après avoir enduré tant de fatigues et de peines! Aucun moyen d’échapper à notre sort! Mais la nouvelle n’était-elle peut-être pas fausse ou exagérée? Peut-être pouvions-nous encore nourrir quelque espoir?...

Malheureusement la nouvelle était exacte. Les détails de l’anéantissement complet de l’armée nous arrivaient toujours plus précis. Nous reçûmes en outre l’avis que Omm Shanger s’était rendue à Zogal bey, nommé par le Mahdi émir de l’ouest (Emir el Gherb).

Le 20 décembre, Ahmed el Kritli arriva lui-même, vêtu d’une gioubbe maculée de sang, aux portes de la forteresse. Amené devant moi, il confirma la triste nouvelle; il me dépeignit en couleurs vivantes et terribles l’affreuse débâcle de l’armée de Hicks, à laquelle il avait assisté lui-même. Il m’apportait un écrit de Zogal, dans lequel celui-ci me sommait de me rendre; en même temps il me faisait remettre, comme preuve de la défaite du corps égyptien, plusieurs commissions d’officiers supérieurs, des rapports et les journaux du colonel Farquhar et de O’Donovan.

Ahmed el Kritli me fit part également de la reddition d’Omm Shanger; Zogal se trouvait à Bringal, en compagnie d’Abd er Rahman woled Ahmed Cherfi, Saïd Abd es Samad, tous deux proches parents du Mahdi, des émirs Omer woled Elias Pacha, Djaber woled et Thajjib, Hasan woled en Negoumi et d’autres. Il était impossible, et dans quel but du reste, de tenir la chose cachée plus longtemps! Je convoquai donc tous les officiers, le cadi et le Serr et Toudjar (chef des marchands) et, en leur présence, j’ordonnai à Ahmed el Kritli de recommencer son récit. Lorsqu’il eut terminé, j’invitai les officiers à discuter entre eux et à prendre une résolution sans s’occuper de moi, me réservant d’examiner le résultat de leur décision, et de l’accepter ou de le repousser.