Le soir Mohammed effendi Farag et Ibrahim effendi et Toubki, commandant de la batterie, me communiquèrent que les officiers avaient voté à l’unanimité la reddition de la ville au Mahdi ou à Zogal bey. Les motifs sur lesquels ils se basaient étaient les suivants: chacun jusqu’au dernier homme savait que nous n’avions plus à compter sur une délivrance quelconque. L’effectif des troupes régulières à Dara était de 510 hommes, au nombre desquels beaucoup étaient incapables de combattre. En outre, l’esprit des troupes était devenu tel que l’on ne pouvait plus espérer une victoire, même avec un plus grand nombre de soldats. De plus, les munitions étaient insuffisantes pour repousser une attaque sérieuse, et à plus forte raison pour pouvoir prendre l’offensive en cas de succès.

Mohammed Farag et Ibrahim et Toubki me prièrent de bien peser ces motifs et de m’associer à leur décision; d’après leur conviction, il n’y avait pas d’autre parti à prendre.

Je promis d’examiner la chose à fond et leur ordonnai de se présenter le lendemain au lever du soleil. Je passai la nuit sans dormir, on le comprend. Après tant d’efforts et tant de dangers surmontés, j’en étais donc arrivé à me rendre à l’ennemi! Et quel sort m’attendait!

J’envisageai ma situation dans ces longues heures d’insomnie. Durant quatre années je m’étais efforcé loyalement de maintenir l’autorité du Gouvernement dans la province confiée à ma garde; d’abord, contre les révolutions locales, et plus tard contre le mouvement général du fanatisme, qui avait fait trembler mon pouvoir sur ses bases.

Ce nouveau fanatisme s’était emparé de mes officiers et de mes soldats et, les avait bientôt complètement dominés, bien qu’ils gardassent cachés devant le monde aussi longtemps que possible leurs véritables sentiments. Si l’expédition de Hicks réussissait, il y avait, pensaient-ils, de fortes raisons pour croire au relèvement de l’autorité déchue du Gouvernement et ils espéraient que des avantages seraient alors accordés à tous ceux qui lui seraient restés fidèles. J’avais mis en œuvre tous mes moyens moraux et physiques pour prouver aux officiers comme aux hommes que le Gouvernement serait victorieux. Aujourd’hui on savait que le secours ne viendrait jamais, et la défection se produisait. Combien j’eus à lutter contre l’intrigue au dedans et au dehors, et avec quel succès, le lecteur pourra en juger lui-même! Avec le peu de munitions que j’avais en ma possession, je pouvais bien tenir encore quelques heures ou même quelques jours. Mais les officiers et les soldats obéiraient-ils à mes ordres? Ils n’avaient ni le désir, ni le cœur de combattre plus longtemps; car ils savaient aussi bien que moi que tout effort serait vain. Et pourquoi les aurais-je forcés à se sacrifier eux-mêmes, ainsi que leurs femmes et leurs enfants, pour une cause en laquelle ils n’avaient plus de confiance et qui ne pouvait plus être sauvée?

En me plaçant à ces différents points de vue, je n’avais plus aucun doute que la capitulation, dans les circonstances présentes, était non seulement logique mais encore inévitable. Etant arrivé à cette conviction, je ne pus détourner mon attention des questions personnelles qui se posaient maintenant pour moi-même. Il m’était pénible de devoir me rendre à un tel ennemi. Je ne craignais certes pas pour ma vie, car pendant les quatre dernières années, je l’avais si souvent mise en jeu que je pouvais être certain que personne n’attribuerait ma résolution à la lâcheté. J’étais absolument certain de pouvoir justifier ma conduite, vis-à-vis de mes supérieurs et de chacun; mais cette pensée en elle-même, de devoir me rendre, m’était désagréable et pénible au plus haut chef. Je devais aussi songer aux suites qu’aurait immédiatement pour moi la capitulation: Européen et chrétien, je me trouvais seul au-milieu de milliers et de milliers de fanatiques révoltés, enivrés par la victoire et dont le plus infime se considérait toujours comme meilleur et plus haut placé que moi. J’avais bien adopté en apparence la religion du pays, afin de détruire l’idée qui avait cours parmi les officiers et les hommes, que le manque de succès de mes efforts était causé par mon absence de foi. Bien que ma tactique eût produit un résultat meilleur que je ne m’y attendais moi-même, les événements me furent en somme très contraires. La nécessité m’avait dicté la démarche que j’avais faite; bien que je ne prétendisse pas être extraordinairement pieux, j’avais cependant le sentiment d’être aussi bon chrétien que la majorité de ceux qui blâmeraient peut-être mon acte. C’était justement pour cela qu’une vie de tromperie religieuse continuelle me paraissait peu séduisante, et difficile à supporter. D’autant plus que je savais que cet entourage me mettait complètement sous la domination de ce soi-disant saint réformateur religieux, que je devrais non-seulement me déclarer mahométan, mais encore remplir le rôle que la soumission m’imposerait et que je devrais me montrer, dans le sens le plus complet du mot, à l’avenir, un Mahdiste convaincu de cœur et d’âme.

Néanmoins, je dois avouer que les conséquences religieuses nécessaires de la démarche que j’allais faire, bien qu’elles pesassent lourdement dans la balance, n’occupèrent pas autant ma pensée que le sentiment de mon devoir. Je considérais comme mon devoir de me rendre, parce qu’il ne me semblait pas juste de sacrifier plus longtemps des vies humaines pour une cause qui en était maintenant arrivée à un point tel que le succès restait totalement impossible. D’un autre côté, je n’avais aucun motif et ne voyais pas dans quel but je me laisserais jeter volontairement dans l’esclavage indigne, qui suivrait infailliblement ma soumission. Je songeai plus d’une fois à m’ôter la vie et à mettre fin ainsi d’un seul coup à toutes mes anxiétés. Mais ma nature se révoltait contre cette pensée. J’étais encore jeune; pendant les dernières années, ma vie avait été pleine d’une lourde responsabilité, mais riche aussi en aventures intéressantes; le désir de vivre et d’attendre des jours meilleurs, après des temps difficiles l’emporta enfin. Dieu dans sa bonté infinie m’avait tant protégé dans mes combats continuels que cela touchait au merveilleux; il remplissait mon cœur d’un espoir faible; peut-être que Lui, le Dieu miséricordieux, me soutiendrait et me protégerait encore.

Telles furent les pensées qui m’assaillirent durant ces heures sombres et pleines d’angoisse jusqu’à ce que l’aube du jour, de ce jour probablement le plus gros de ma vie, en conséquences, arriva et me força à prendre une résolution. J’étais convaincu qu’il n’y avait pas d’autre issue que la soumission: devant, pour ainsi dire, devenir l’esclave de ceux auxquels j’avais commandé et obéir à ceux qui étaient placés bien au-dessous de moi, je devais avant tout m’armer de patience, de beaucoup de patience. Si je pouvais réussir à sauvegarder ma vie et à reconquérir ma liberté, je pourrais peut-être plus tard, par mon expérience et par ce que j’aurais appris dans ces circonstances, me rendre utile au Gouvernement, au service duquel je me trouvais encore. C’est avec cette résolution que je me levai et que je revêtis peut-être la dernière fois pour bien des années, afin que l’honneur restât intact, l’uniforme que je devrais échanger bientôt sans doute contre la blouse du Mahdiste; simple changement de vêtements, mais quel changement dans ma vie! J’étais décidé à aller jusqu’au bout et me donnai comme tâche nouvelle d’utiliser ma ruse contre mes nouveaux maîtres. Qui resterait vainqueur...?

Mohammed Farag et Ibrahim et Toubki arrivèrent à l’heure fixée; je leur montrai la lettre de Zogal. Il m’invitait, si j’étais réellement disposé à conclure la paix et à me rendre, à me rencontrer avec lui le 23 décembre 1883 à Sheria; il me remettrait alors l’écrit du Mahdi qui m’était destiné. Il s’engageait, en cas de soumission, à épargner provisoirement ma vie, ainsi que celle des hommes, femmes et enfants se trouvant dans la forteresse et à les protéger. Pendant que nous parlions encore, le capitaine inspecteur entra, annonçant qu’Abd er Rasoul Agha avec tous ses Basingers, ainsi que le Serr et Toudjar et sa famille s’étaient enfuis pendant la nuit; ils s’étaient probablement joints à l’ennemi. Ma résolution étant prise, cette nouvelle me laissa indifférent. Ce n’était pour moi qu’une preuve de plus qu’il ne fallait pas songer à la résistance.

Je fis venir mon secrétaire et lui dictai une lettre pour Zogal, lettre dans laquelle je lui annonçai ma soumission et lui promettai de me rencontrer avec lui à Sheria, à la date fixée. J’appelais ensuite Ahmed el Kritli et lui ordonnai de remettre la lettre à Zogal, qui maintenant portait le nom de Sejjid Mohammed ibn Khalid. Le lendemain je réunis tous les officiers et leur communiquai que j’avais adhéré à leurs propositions; que, considérant toute résistance désormais inutile, j’étais prêt à me rendre; enfin, que je quitterais Dara pendant la nuit pour me rencontrer le lendemain avec Zogal à Sheria. J’étais décidé à n’être accompagné que du cadi.