Je leur donnai l’ordre à tous de veiller sur la forteresse pendant mon absence et d’attendre mon retour, puis je les remerciai,—j’avais la gorge serrée—du dévouement et de l’esprit de sacrifice dont ils avaient fait preuve pour le Gouvernement et pour l’attachement qu’ils m’avaient témoigné. Nous nous séparâmes après nous être serré la main. Je donnai aussi mes derniers ordres aux fonctionnaires civils et les saluai.
Après minuit, je quittai Dara avec mon kawas, accompagné du cadi Woled el Bechir, du sultan Abaker el Begaoui, d’Ismaïn woled Bernou et de Moslim woled Kabachi, qui, fidèle à sa promesse, resta avec moi jusqu’à la fin. J’avais passé, pendant mon séjour au Darfour, bien des heures mauvaises, mais ce voyage fut le plus pénible. Nous suivîmes notre route en silence, chacun songeait aux temps écoulés, envisageant l’avenir sous de sombres couleurs. Comme l’aube pâlissait, nous prîmes quelque repos. Le déjeuner apporté par un serviteur resta intact. Nous continuâmes notre route. Arrivés dans le voisinage de Sheria, j’envoyai un cavalier en avant pour qu’il s’informe si Zogal était déjà arrivé. Il revint bientôt, Zogal était là depuis la veille au soir, tout prêt à me recevoir.
Quelques minutes après, je descendis de cheval, et Zogal me serra contre sa poitrine après les formules de salutation d’usage, m’affirmant son amitié constante. Lorsque nous nous fûmes assis, il me remit la lettre du Mahdi.
Celui-ci m’annonçait la nomination de Sejjid Mohammed Khalid comme Emir el Gherb (émir de l’ouest) et m’accordait son pardon complet. Le Mahdi avait chargé son cousin de me traiter selon ma qualité; il lui avait recommandé de n’agir qu’avec douceur et indulgence envers les anciens fonctionnaires du Gouvernement. Après que j’eus fini de lire la lettre, Zogal m’assura que je n’avais obtenu le pardon du Mahdi que grâce à son intervention et qu’il ferait certainement son possible pour rendre ma situation aussi agréable qu’il le pourrait. Puis les émirs venus avec Zogal me furent présentés; parmi eux je reconnus Omer woled Elias, Djaber woled Thajjib, ainsi que Hasan woled Negoumi. Après que nous eûmes mangé (la table était richement servie), Zogal ou plutôt Sejjid Mohammed Khalid donna ses ordres pour marcher sur Dara. Un peu avant notre départ, Mohammed Agha Soliman, un de mes officiers restés à Dara, sans s’occuper de moi, s’avança vers son nouveau chef, qui le salua très cordialement. C’était un de ces officiers que le gendre de Zogal m’avait nommé autrefois, pour avoir conclu alliance secrète avec lui. Mohammed Khalid, me prenant à part, s’informa de ses parents et de sa famille. Quand je lui eus affirmé que tous allaient très bien, mais que les premiers étaient en prison, il me remercia et me dit qu’il approuvait complètement la voie que j’avais suivie pour ma propre conservation et dans l’intérêt des deux parties.
Comme nous campions vers le soir dans le voisinage de Dara, beaucoup d’habitants de la ville ainsi que quelques fonctionnaires et officiers vinrent au-devant de nous pour saluer Zogal. Ils avaient déjà adopté comme vêtement la gioubbe des Mahdistes.
J’eus bientôt l’explication de cette rapide métamorphose; pendant que je m’étais mis en route pour Sheria, le matin du 23 décembre, Mohammed Khalid avait fait avancer du côté de Dara ses gens qui se trouvaient à Bringal, sous les ordres de Sejjid Abd es Samad et qui avaient été largement renforcés par les habitants du pays. Il leur avait fait prendre position au sud de la ville à peu près à l’endroit où se trouvaient autrefois les maisons du vizir Ahmed Schetta. Aussitôt après son arrivée, Abd es Samad avait sommé la garnison et les habitants de Dara, en les assurant de la paix, de se mettre en relations avec lui. Là-dessus, beaucoup d’entre eux s’étaient aussitôt rendus et avaient reçu gratuitement les nouveaux vêtements dans lesquels ils venaient maintenant à notre rencontre pour saluer leur nouveau maître.
Je passai de nouveau une nuit triste et sans sommeil; on était au moment de Noël! Noël, cette belle fête que célébraient dans la patrie lointaine les gens heureux, tandis que moi, vaincu, solitaire et perdu, je devais livrer à l’ennemi le reste des troupes qui m’avaient été confiées. Pendant cette nuit, mon âme fut remplie de tristesse; je déplorais mon sort et me plaignis qu’il ne m’eût pas été accordé, comme à tant de mes camarades, de tomber au champ d’honneur. Cette journée au moins m’aurait été épargnée! Ces heures ont été certainement les plus pénibles de ma vie.