Le lendemain matin, Zogal fit son entrée dans la ville; il reçut les honneurs des troupes et fit défiler devant lui mes soldats ainsi que les siens propres qui se trouvaient sous les ordres d’Abd es Samad. Puis il donna aussitôt l’ordre de délivrer ses parents qu’il salua et auxquels il promit une indemnité pour les souffrances qu’ils avaient endurées. Ensuite, il se rendit dans sa maison située hors de la forteresse, fit déposer les armes aux soldats, par compagnie, ce qui eut lieu en sa présence et sans retard; puis il occupa la batterie avec ses gens. Maintenant seulement, il était rassuré! Maintenant il tenait dans ses mains, la ville et le pays! Il exigea, au nom du Mahdi, le serment de fidélité des gens qui accouraient en masse auprès de lui, et plus tard aussi, des officiers et des soldats rassemblés sous ses ordres.
Madibbo, qui s’était joint à Abd es Samad, à Bringal, et qui était arrivé avec lui à Dara, me suivit dans la maison qui me fut indiquée. Nous nous saluâmes et je l’invitai à s’asseoir.
«Tu parais irrité contre moi et me reproches de ne t’avoir pas été fidèle; mais écoute mes paroles! J’ai été élevé par Emiliani au poste de grand cheikh de ma tribu; plus tard, je suis allé au Bahr el Arab où l’appel du Mahdi m’est parvenu: je suis un mahométan croyant et je l’ai suivi. J’ai vu le Mahdi, j’ai entendu ses leçons, j’ai reconnu sa mission, j’étais présent lors de sa merveilleuse victoire sur Youssouf el Shellali, j’ai cru et je crois encore en lui. Je comprends que toi, appuyé par tes troupes, tu n’aies pas voulu te rendre; nous avons combattu et chacun cherchait son avantage; j’ai combattu le Gouvernement et non pas ta personne; Dieu sait que je n’ai pas oublié ton affection pour moi; arrache l’épine de ton cœur et sois mon frère!»
«Je ne te garde pas rancune à cause de ta conduite, lui répondis-je, et si j’avais nourri quelque haine contre toi, tes paroles m’auraient reconcilié.»
«Je te remercie, dit Madibbo; que Dieu te donne la force et de même qu’il t’a protégé jusqu’à présent, il te protégera encore!»
«Certainement, lui répondis-je, j’ai confiance en Lui. Mais il me paraîtra difficile de me faire à ma nouvelle situation; il le faudra bien pourtant.»
«Non pas, pourtant! Je ne suis qu’un Arabe, mais écoute mes paroles. Sois docile et patient; pratique avant tout cette vertu, car Allah ma’a es sabirin (Dieu est avec les patients). Mais je suis venu pour t’adresser une demande. Si tu es véritablement un frère pour moi, je te prie d’accepter de ma part, en signe d’amitié fidèle, mon propre cheval. Tu le connais de vieille date, c’est Sakr el Gidad (l’autour des poules).
Sans attendre de réponse il se leva et sortit. Quelques minutes après, il rentra tenant par la bride son étalon brun, un des plus beaux et des plus forts de sa race; il me l’offrit. Je le pris par le licou.
«Je ne t’offenserai pas, lui dis-je, en refusant ton présent; mais, en ce moment, je n’ai guère besoin d’un cheval et, probablement, je n’aurai plus besoin de monter beaucoup à l’avenir.»
«Qui le sait! Nous avons coutume de dire: eli omro tawil bichouf ketir (qui vit longtemps, voit beaucoup)! Tu es jeune; tu auras peut-être encore souvent besoin d’un cheval, de celui-ci ou d’un autre.»