Ainsi fut fait. Il remit la lettre à un ancien officier de la garnison de Fascher qui avait été présent lors de la reddition et lui donna l’ordre de partir sur le champ.

Le lendemain Mohammed Khalid commença à s’assurer du butin. Il ordonna à tous ceux qui, pendant le combat, étaient restés à Dara et qu’il considérait comme Ranima[9] (butin de guerre) de quitter leurs maisons et de se rassembler sur la place du marché, devant le poste de police. Il ne leur permit d’emporter avec eux que le strict nécessaire. Seuls, les soldats non gradés étaient exceptés. On me laissa également tranquille dans ma demeure. Tout ce qu’on enleva dans les habitations alla grossir le Bet el Mal qu’on avait établi dans la Moudirieh (demeure du gouverneur). Comme on ne trouva que très peu d’argent et encore moins de bijoux, toutes les personnes qu’on supposa en posséder furent remises entre les mains des Emirs qui les forcèrent à déclarer où elles avaient caché leur trésor.

On se servit pour cette inquisition de toutes les cruautés imaginables. On flagella les malheureux jusqu’au sang, on les roua de coups, on les pendit par les pieds jusqu’à ce qu’ils devinssent fous. L’un des plus cruels fut Hasan woled Saad en Nour. En sa présence, je me plaignis à Mohammed Khalid, de ses procédés inhumains. Irrité, il se tourna vers moi, disant: «Tu te crois donc toujours le moudir umum du Darfour, pour te permettre de trouver mauvaises certaines choses». Khalid le remit à sa place et lui rappela que c’était moi qui l’avais délivré de Khartoum, où il était prisonnier et qu’aujourd’hui même, il montait encore le cheval que je lui avais donné; il me répondit alors avec arrogance: «C’est Dieu seul et non pas toi qui m’a délivré et m’a donné le nécessaire!» Khalid lui reprocha son manque d’éducation en des termes très sévères et lui ordonna de nous quitter. Lorsqu’il fut parti: «Ne prends pas à cœur ses paroles, me dit Khalid, son père Saad en Nour était un esclave du Sultan et le sang d’un esclave ne se renie jamais».

Je ne pus m’empêcher de reprocher vivement à Khalid les mauvais traitements qu’avaient à subir mes anciens administrés et lui rappelai sa promesse par laquelle il m’avait affirmé que ni hommes, ni femmes, ni enfants n’auraient à souffrir.

«Dès maintenant, répliqua-t-il brièvement, je ne ratifierai aucune condamnation à mort. Mais toute fortune cachée, tous biens seront repris par la force, s’il est nécessaire.»

J’en avais assez vu et rentrai chez moi. Les malheureux, chassés de leurs demeures, en étaient réduits à tendre, en suppliants, sur mon passage ou dans mon habitation, ces mains qui jusqu’alors les avaient nourris. Je ne pouvais leur donner que du blé que j’avais amassé dans des temps meilleurs; il ne me restait aucun argent, ayant dépensé depuis longtemps tout celui que je possédais.

Les domestiques des fonctionnaires furent répartis entre les Mahdistes. Les plus jeunes et les plus jolies filles furent envoyées au harem du Mahdi.

Sept jours s’étaient écoulés depuis la reddition de Dara. On vint prévenir Mohammed Khalid que Saïd bey Djouma avait envoyé les plus notables des siens pour annoncer sa soumission. La députation attendait ses ordres aux portes de la ville. Khalid rassembla toutes ses forces et alla à leur rencontre. L’ambassade se composait de Omer woled Dorho accompagné de quelques-uns de ses officiers, ainsi que de Ali effendi Shirmi, président du tribunal, Hanafi el Kourechi, cadi-umum à Fascher, Ali bey Khabir etc. Après des salutations très amicales, un scribe remit le document signé par Saïd bey Djouma, confirmant la reddition de la ville à Fakîh Abd er Rahman, auquel on avait donné, en outre, le relevé des fournitures se trouvant dans les magasins, ainsi que la désignation des bouches à feu, des fusils et des munitions.

Mohammed Khalid, enchanté de la reddition de la capitale du pays, conduisit ses hôtes dans la ville, les hébergea du mieux qu’il lui fut possible et s’engagea non seulement à protéger et à épargner la vie des habitants de Fascher, mais encore à leur abandonner la moitié de leur fortune, de manière à restreindre ainsi la confiscation à l’autre moitié seulement.