Khalid ordonna le siège de Fascher et remit à Omer woled Dorho le commandement en chef.
Je me rendis auprès de Mohammed Khalid et demandai à lui parler seul. Entre nous je lui déclarai que la lutte de la garnison n’avait été provoquée que par les mesures qu’il avait prises contre les employés du Gouvernement qui étaient maltraités avec son consentement tacite, d’une manière honteuse par ses gens. J’ajoutai qu’en aucun cas je n’étais disposé à prendre part à un combat contre mes anciens administrés et lui demandai la permission de retourner à Dara, car, comme il le savait, j’étais encore souffrant. Il m’assura que, grâce à l’affection qu’il me portait et parce qu’autrefois j’avais été son supérieur, il ne tiendrait pas compte de mes paroles trop vives; puis, il finit par me permettre de rentrer à Dara, après toutefois que je lui eus promis de m’abstenir de toute intrigue et de toute action perfide à son égard.
A cette occasion, il me montra quelques lettres qui m’avaient été adressées, mais qu’il avait ouvertes. Elles contenaient les réponses à mes rapports envoyés autrefois de Dar Beni Halba au Caire, via Siout. On avait chargé des Arabes de me les apporter au Darfour, contre bonne récompense.
Dès leur entrée dans le pays, ces messagers avaient été faits prisonniers par les Arabes Seïadia et remis à Khalid, lors de son arrivée près de Fascher. Il me permit de prendre connaissance de ces missives qui toutes étaient de dates très anciennes.
Le premier message était signé par S. A. le Khédive Mohammed Tewfik. Il m’exprimait sa satisfaction de mes services, me conseillait de ne pas me relâcher dans l’accomplissement de mes devoirs et m’annonçait qu’il allait envoyer une armée au Kordofan sous les ordres du général Hicks, lequel assurément rétablirait sous peu la paix dans le pays.
La seconde lettre venait du président du Conseil des Ministres, Nubar Pacha. Il m’exprimait aussi sa satisfaction à mon égard et me faisait part également de l’expédition conduite par Hicks.
Quelques lignes de Zobeïr Pacha me priaient de lui donner des nouvelles de la famille de son fils Soliman, dont j’ai raconté la mort. Zobeïr m’envoyait ses meilleures salutations. Soliman n’avait eu, à ma connaissance, qu’un fils; j’avais remis ce dernier, ainsi que sa mère, aux soins d’Omer woled Dorho qui devait, à la première occasion, les faire conduire chez les parents de Zobeïr, habitant les bords du Nil. La mère toutefois s’était remariée avec un des parents d’Omer et l’enfant lui avait été laissé.
On se figurera aisément avec quel bonheur je parcourais ces lettres. Quelles espérances n’avait-on pas fondées en l’expédition de Hicks! Espoirs déçus! Je surmontais l’émotion qui me gagnait et rendis les lettres à Mohammed Khalid.
«Ton Effendina (vice-roi), me dit-il d’un air méprisant, croyait vaincre le Mahdi! Le maître attendu l’a battu. Pour cet ébloui, il y aura encore de mauvais jours!» Je ne répondis rien. Madibbo ne m’avait-il pas conseillé d’être soumis et patient? Que de fois, pourtant, ce me fut difficile d’obéir à ses conseils!
Je pris congé de Khalid qui commençait à me faire sentir que, maintenant, il était devenu mon supérieur.