Je partis aussitôt pour Dara. Réellement souffrant, je gardai la chambre, sans pouvoir jouir du repos, troublé sans cesse par les plaintes amères des malheureux auxquels on avait enlevé tout moyen d’existence.

Sur ces entrefaites, les Mahdistes assiégèrent Fascher.

La forteresse était sise sur la colline occidentale; les rebelles prirent position sur l’autre située à l’orient. Ces deux collines étant séparées entr’elles par le Rahat Tendelti, ils gardèrent les puits qui se trouvent sur les versants des collines et dans la vallée. Quoique Saïd Djouma fut commandant en chef, Saïd Agha el Fouli et Ibrahim Agha et Tekelaoui jouissaient d’une influence beaucoup plus grande sur la garnison. Le premier, El Fouli, avait combattu à mes côtés à Shakka; lorsqu’il avait été blessé je l’avais envoyé se soigner au milieu des siens, à Fascher; le second était renommé pour sa vaillance. La garnison manquant d’eau, un combat ne tarda pas à s’engager ayant pour but et pour endroit de la lutte les puits situés au dehors. Djouma avait bien à sa disposition plus de cent Remington, mais il était loin d’en posséder le même nombre que les Mahdistes. Néanmoins, après un sérieux combat, la garnison réussit à chasser l’ennemi des puits et à les garder en son pouvoir. Les rebelles durent se retirer jusqu’à Woad Berag. Des secours ne tardèrent pas à parvenir à Khalid de Kabkabia, par le major Adam Aamir qui s’était rendu, et qui envoya le commandant des Basingers, Babeker woled el Hadj, avec des soldats et des munitions. Il attaqua de nouveau Fascher, s’empara des puits et repoussa la vaillante garnison. Celle-ci tenta à plusieurs reprises, et d’une façon héroïque de chasser l’agresseur; ce fut en vain. Le 15 janvier, après sept jours d’une lutte passionnée, elle dut se rendre à merci. Mohammed Khalid, vainqueur, fit son entrée dans la capitale.

Les armes furent livrées et la forteresse occupée. De même qu’à Dara, les perquisitions commencèrent et les cruautés commises furent encore plus atroces. Saïd Djouma pour lui-même s’en tira, en somme, assez heureusement. La plus grande partie de sa fortune fut confisquée, il est vrai; mais, sans mauvais traitement aucun, il fut banni, lui et les siens. Envoyé provisoirement à Kobbe, on lui assigna une demeure où il fut au moins tranquille, tandis que ses camarades et tous ceux qui s’étaient rendus eurent beaucoup à souffrir. Le major Hamada effendi, ayant déclaré ne rien posséder, fut accusé par une de ses esclaves d’avoir caché de l’argent et de l’or. Conduit devant Khalid, celui-ci le traita de «chien d’infidèle». Le major lui répliqua en l’appelant «misérable Dongolais». Furieux, Khalid ordonna de le fouetter jusqu’à ce qu’il indiquât où était caché son trésor. Pendant trois jours, Hamada effendi subit la peine du fouet, à raison de 1000 coups journellement. Ce fut en vain; un morceau de bois se serait plutôt ému! Aucun aveu ne sortit de sa bouche. Quand on lui demandait de livrer son argent, il répliquait invariablement: «Eh! oui, j’en ai de l’argent, j’en ai de l’or; mais mon trésor est enterré et il reposera avec moi, en paix, sous la terre!»

Mohammed Khalid fit cesser enfin cette torture et remit le blessé, à moitié mort, à la garde de ses ennemis, les Mima. Ceux-ci eux-mêmes ne purent qu’admirer la fermeté d’un tel homme qui était trop fier pour avouer, même au prix de sa délivrance!

Ibrahim el Tekelaoui, qu’un Emir avait traité d’esclave, après avoir tué sa femme et ses jeunes frères se donna la mort. Saïd Fouli préféra mourir plutôt que de subir plus longtemps pareilles humiliations. Ces derniers incidents décidèrent enfin Khalid à mettre un frein à tant de cruautés: il bannit en différents endroits, mais à proximité, le reste des officiers égyptiens.

Khalid me fit alors mander à Fascher. J’arrivai dans la capitale, au commencement de février. On m’assigna pour demeure la maison de Djouma, avec ordre d’y faire venir mes gens et mes chevaux qui étaient restés à Dara. On me fit entendre que, en signe de soumission, je devrais volontairement aliéner le reste de mes biens. Je remis, comme on me le demandait, même ce que je possédais à Fascher, à Djaber woled Thajjib, nommé administrateur (Amin) du Bet el Mal. Il ne me restait, en somme, que juste de quoi vivre.

Ayant appris les mauvais traitements qu’avait endurés Hamada, ainsi que sa fermeté extraordinaire, je cherchai aussitôt à le voir. Je le trouvai dans un état affreux. Les blessures dont tout son corps était couvert, suppuraient et, chose horrible à dire, ses ennemis les lavaient chaque jour avec de l’eau froide mêlée de sel et de poivre, espérant que la douleur lui arracherait enfin un aveu.

Ils ne purent rien en tirer!