Les chefs des troupes de Zobeïr, pour la plupart des Djaliins et d’anciens marchands d’esclaves, avaient acquis leur pouvoir et la considération dont ils jouissaient par leur courage et les succès qu’ils avaient remportés dans le Bahr-el-Ghazal où ils avaient conquis des provinces entières. Ignorants des moyens d’action dont dispose un gouvernement régulièrement organisé, ils se croyaient invincibles. En outre, il plaisait à leur naturel enclin à la rapine et à la violence, de ne chercher le succès que par les armes.
C’est dans ces dispositions que l’on tint conseil sur ce qu’il convenait d’entreprendre contre le gouvernement égyptien et sur l’attitude à tenir lors de l’arrivée prochaine de Gordon.
Quelques têtes chaudes étaient d’avis d’attaquer immédiatement la garnison de Dara, garnison tout à fait insignifiante en comparaison des forces dont eux-mêmes disposaient. D’autres voulaient attendre l’arrivée de Gordon et de son escorte, l’attaquer à l’improviste et le prendre vivant, si possible, afin de l’échanger contre Zobeïr Pacha. Si dans l’action Gordon était tué, alors le sort en serait jeté. Un petit nombre seulement conseilla l’obéissance et la soumission au gouvernement. Grâce à ce désaccord aucune résolution définitive ne fut prise.
Pendant qu’on délibérait ainsi, Gordon Pacha et son escorte étaient arrivés par Kéroult et Sheria jusque dans le voisinage de Dara, dont ils n’étaient plus éloignés que de six heures de marche. Suivant sa coutume, Gordon allait en avant de son escorte; toujours à cheval il marchait en tête, accompagné seulement de ses secrétaires Tohamy bey et Bosati et de quelque kawas.
Instruit de l’arrivée imminente de Gordon, Soliman woled Zobeïr fit disposer ses troupes sur trois lignes de bataille dont le front s’étendait du campement au rempart de Dara.
Les ordres de Soliman venaient à peine d’être exécutés que, au grand étonnement des soldats et de leurs chefs Gordon Pacha, escorté seulement de cinq hommes montés sur des chameaux, parut devant le front de l’armée, saluant tranquillement à droite et à gauche, et passa au galop se dirigeant vers les remparts. On lui rendit les honneurs réglémentaires et, avant même que le canon eût cessé de gronder, le général envoyait à Soliman woled Zobeïr et aux chefs de ses troupes l’ordre de se rendre auprès de lui.
Nour Angerer Hakar fut le premier à répondre à l’invitation du général: Saïd Hussein suivit bientôt son exemple et Soliman Zobeïr lui-même, reconnaissant que l’occasion propice à l’exécution de ses projets était passée, arriva à son tour accompagné des autres chefs qui ne voulaient pas l’abandonner. Après les salutations d’usage Gordon fit servir à Soliman le café et les cigarettes, le questionna avec intérêt sur sa situation et lui promit de lui accorder, autant qu’il serait possible, tout ce qu’il désirait. Puis, ayant congédié les chefs en recommendant à chacun d’eux de retourner auprès de ses troupes, il retint seulement Soliman Zobeïr. Il lui déclara alors qu’il savait de bonne source qu’il avait eu l’intention de le combattre personnellement, lui Gordon, et lui conseilla de ne point prêter l’oreille à des insinuations perfides. Il lui fit comprendre qu’il y avait plus à gagner à rester tranquillement soumis aux ordres du gouvernement égyptien qu’à prendre une attitude hostile. Il termina en lui pardonnant, à cause de sa jeunesse et son inexpérience et en exprimant l’espoir qu’il comprendrait la gravité de la faute qu’il avait commise; après quoi il l’autorisa à rejoindre ses troupes dont le commandement lui fut laissé et l’engagea énergiquement à se conformer scrupuleusement aux ordres qu’il pourrait recevoir.
Dans l’intervalle, l’escorte de Gordon avait à son tour franchi les remparts et, quelques instants après, Gordon manda de nouveau Saïd Hussein pour s’entretenir en particulier avec lui sur la situation. Saïd Hussein déclara que Soliman, mal conseillé par quelques têtes chaudes, était encore disposé, malgré le pardon qu’il venait d’obtenir, à poursuivre l’exécution de ses desseins, c’est-à-dire délivrer son père et se créer par les armes une situation prépondérante. Gordon congédia Saïd Hussein après l’avoir nommé Moudir de Shakka et lui prescrivit de rejoindre son poste le lendemain avec les chefs et les soldats, mais de tenir encore pendant quelques heures sa nomination secrète.
Nour Angerer Hakar fut ensuite appelé. Aux reproches que lui adressa le général, il répondit en reconnaissant, lui aussi, que Soliman Zobeïr faisait fausse route et marchait à un résultat déplorable pour lui-même et pour eux tous; il déclara que le jeune Soliman ne tenait aucun compte de leurs conseils et ne songeait qu’à exécuter ses desseins personnels, ne se rendant qu’aux avis de quelques cerveaux surexcités. Gordon, plein de confiance dans la déclaration de Nour Angerer, le nomma gouverneur de Sirga et Areba, dans le Darfour oriental, lui prescrivant de partir aussi le lendemain avec Saïd Hussein et d’amener tous les hommes placés sous ses ordres, ainsi que ceux qui voudraient se joindre à lui.
Soliman ayant appris comment les choses tournaient, fit à Saïd Hussein et à Nour Angerer Hakar de violents reproches, les accusant d’ingratitude envers son père prisonnier lequel, par sa bonté et sa bienveillance, les avait élevés à la situation qu’ils occupaient; mais ils lui repondirent que Zobeïr leur devait plus de reconnaissance qu’ils ne lui en devaient eux-mêmes, et qu’il n’avait conquis la renommée dont il jouissait que grâce à leurs fidèles services.