C’est sur ces mutuels reproches que Saïd Hussein et Nour Angerer se séparèrent de Zobeïr, les deux premiers quittant Dara pour rejoindre leurs postes avec leurs troupes conformément aux ordres de Gordon.
Après leur départ, Gordon Pacha fit appeler Soliman Zobeïr et les chefs restés avec lui. D’abord Soliman, emporté par son orgueil juvénile, refusa de se rendre à cet appel, mais, après quelques instants de réflexion, il céda aux conseils de ses compagnons dont le courage était considérablement abattu, et qui peu à peu comprenaient qu’une plus longue résistance pouvait avoir pour eux les plus funestes conséquences; tous se rendirent chez le gouverneur général qui se mit à expliquer à Soliman de la façon la plus aimable que pour son compte il n’avait rien à craindre; que la nomination de Saïd Hussein et de Nour Angerer n’avait eu d’autre but que de montrer à Soliman combien il s’était trompé dans ses prévisions en fondant la réalisation de ses desseins sur la fidélité et l’attachement de ses troupes. Il l’exhorta de nouveau à la soumission et lui fit comprendre que le gouvernement possédait assez de places et de domaines à distribuer pour remplir ses désirs les plus ambitieux. Quant à son père qui vivait au Caire, comblé d’honneurs et au milieu des relations les plus brillantes, il lui fallait prendre encore patience avant de le revoir. Enfin, il lui donna l’ordre de se rendre à Shakka et de l’y attendre.
Le lendemain, Soliman reçut des instructions complémentaires pour Saïd Hussein qui devait fournir tout ce dont il aurait besoin pour son entretien et pour l’entretien de ses troupes. Le jour suivant, Soliman se mit en route.
Ainsi Gordon Pacha, grâce à la faculté qu’il possédait de saisir rapidement et clairement le sens de chaque situation, grâce à la promptitude de ses décisions, avait, en deux jours à peine, résolu cette question épineuse et évité une lutte qui aurait pu l’entraîner facilement à de sérieux embarras, d’autant plus que le Darfour était encore en pleine effervescence et que Gordon ne disposait que de forces très inférieures.
Le gouverneur général partit à son tour, se rendit à Fasher et à Kabkabia et, par l’habilité qu’il déploya dans ses rapports avec les habitants, aussi bien que par sa générosité extraordinaire, gagna les sympathies d’un grand nombre de rebelles. Où ce fut nécessaire, il prit ses dispositions pour apaiser les émeutes et organiser administrativement les pays; enfin en Septembre 1877, il partit pour Shakka, par la route de Dara.
Là, il nomma Soliman Zobeïr, qui semblait s’être rendu à ses exhortations, gouverneur du Bahr-el-Ghazal, ancien domaine du père de Soliman, avec le titre de bey. Cette nomination rendit tout joyeux Soliman qui remercia Gordon de ce témoignage de confiance; un grand nombre d’esclaves qui, le croyant en disgrâce, avaient rejoint Saïd Hussein à Dara, revinrent auprès du fils de leur ancien maître si bien que Soliman, en rejoignant son poste, pouvait disposer de forces imposantes.
A son arrivée à Dem Zobeïr, chef-lieu du Bahr-el-Ghazal et ainsi nommé d’après son père, Soliman lança une circulaire avisant les colonies de sa nomination comme Moudir; en même temps, il envoya à Idris woled Dabter l’ordre de venir lui présenter ses rapports et rendre ses comptes. Idris était un Dongolais qui, lors du séjour de Zobeïr Pacha au Darfour, administrait en qualité d’intendant la province du Bahr-el-Ghazal.
Cette province, habitée aujourd’hui par différentes tribus de nègres, était autrefois gouvernée par des chefs indigènes. Les tribus des Djaliin et des Danagla qui habitaient les bords du Nil, avaient dans leur chasse aux esclaves pénétré dans le pays et en avaient peu à peu pris possession. Les Djaliin font remonter leur origine à Abbas, oncle du Prophète, et sont très fiers de cette illustre descendance; aussi regardent-ils avec mépris les Danagla qu’ils considèrent comme les descendants de l’esclave Dangal. Ce Dangal, d’après la tradition, s’était, quoique esclave et tributaire de l’évêque copte de Bahnasa, élevé à la dignité de gouverneur de Nubie; tout le pays qui s’étend depuis la ville actuelle de Sarras jusqu’à Debba et Meroë, était sous sa domination. Cet esclave fonda la ville qui porte de lui le nom de Dankala (Dongola) et dont les habitants furent appelés Danagla (Dongolais). Ceux que l’on désigne aujourd’hui sous ce nom, sont pour la plupart des Arabes immigrés qui, dans le cours des temps, se sont mélangés aux indigènes. Tous cherchent à faire remonter leur origine aux tribus arabes libres et à repousser la tradition qui en fait les descendants d’un esclave. Malgré cela, le nom de Danagla est pour les Djaliin une épithète méprisante.
Il est indispensable de bien saisir les rapports existant entre ces deux tribus pour comprendre clairement ce qui va suivre.
Idris woled Dabter, avisé par ses amis, usa de faux-fuyants. Là, comme partout ailleurs, des intrigants cherchèrent à accroître l’antipathie et le désaccord qui se faisaient jour pour tirer profit de la discorde. Et comme on était arrivé à convaincre Idris Dabter que Soliman Zobeïr userait de son pouvoir de moudir pour le faire arrêter, Idris s’enfuit à Khartoum. Là, il accusa Soliman de considérer comme sa propriété personnelle la province du Bahr-el-Ghazal dont, disait-il, il avait pris possession aux lieu et place de son père. Il l’accusait en outre de n’employer les revenus de la province qu’en faveur de lui-même et de ses compatriotes, les Djaliin, tandis que les autres tribus et particulièrement les Danagla étaient préservés et qu’on employait tous les moyens imaginables pour les ruiner et les affaiblir.