A l’appui de ses accusations, Idris présenta des pétitions signées de nombreux commerçants et marchands d’esclaves établis dans le Bahr-el-Ghazal et par lesquelles ils demandaient au gouvernement de destituer Soliman Zobeïr et de le remplacer par un autre fonctionnaire.
Grâce à l’influence de ses parents et de ses protecteurs, Idris arriva à ses fins; la déposition de Soliman fut décidée et Idris lui-même nommé à sa place; celui-ci s’engageait à livrer chaque année au gouvernement une certaine quantité d’ivoire et de gomme arabique, et à envoyer également chaque année à Khartoum un certain nombre de Basingers qui seraient incorporés dans l’armée régulière égyptienne. De son côté le gouvernement voulant donner au nouveau gouverneur quelque autorité et un prestige nouveau, lui accorda une garde de deux cents hommes d’infanterie régulière, sous les ordres de Abdes Sid effendi.
Idris partit donc de Khartoum, remonta le Nil blanc depuis le Bahr-el-Ghazal jusqu’à Neshra er Rek et de là se rendit à Ganada, pour informer Soliman Zobeïr de sa destitution. Au reçu de la nouvelle et du décret annonçant qu’il était remplacé par Idris Dabter, Soliman Zobeïr réunit ses parents et ses partisans et leur déclara nettement que jamais il ne se soumettrait à un ordre aussi inique; depuis son arrivée dans le Bahr-el-Ghazal, ajoutait-il, il n’avait rien entrepris qui pût autoriser le gouvernement à lui enlever, sur un simple soupçon, une charge qui lui revenait de droit. En cela Soliman était dans l’erreur; son père avait, il est vrai, conquis le Bahr-el-Ghazal, mais cette province appartenait au gouvernement et Soliman ne pouvait prétendre à la gouverner.
Dans une lettre qu’il écrivit à Idris Dabter, Soliman l’accabla de reproches lui reprochant son ingratitude et l’accusant d’agir contre toutes les lois de l’honneur; s’il en eût été autrement, en effet, jamais il n’aurait eu recours à de pareils moyens pour atteindre son but; il montrait la plus noire ingratitude envers Zobeïr, le père de Soliman, qui avait toujours protégé Idris et l’avait même pris comme son lieutenant dans le Bahr-el-Ghazal alors que lui Zobeïr était parti pour le Darfour.
Nommé Moudir du Bahr-el-Ghazal par Gordon Pacha, Soliman n’avait-il pas usé de son droit en exigeant qu’Idris lui rendit compte de ses actes? Mais Idris, au lieu d’obéïr, était allé à Khartoum où il avait réussi par ses intrigues, à se faire nommer moudir à sa propre place. Soliman répétait enfin, dans sa lettre, que jamais il ne se soumettrait à un ordre aussi injuste. Idris répondit à Soliman en lui envoyant un ultimatum lui enjoignant de se soumettre aux ordres du gouvernement, le menaçant, s’il n’y consentait pas, d’être traité en rebelle.
Soliman pour toute réponse déclara qu’il ne céderait qu’à la force et qu’il était toujours prêt à laisser aux armes la liberté de décider qui serait gouverneur du Bahr-el-Ghazal.
Une guerre devenait ainsi inévitable. Les marchands, craignant pour leur vie et pour leurs richesses, se virent dans l’obligation d’opter pour l’un des deux partis afin de sauvegarder leurs intérêts.
Les Djaliin, qui avaient intérêt à ce que Soliman restât à la tête du gouvernement de la province, se déclarèrent pour lui, tandis que les Danagla et les marchands appartenant aux autres races et qui formaient la minorité, embrassaient le parti d’Idris Dabter. Celui-ci voyant son adversaire disposé à recourir aux armes pour garder le pouvoir, laissa son frère Ottoman Dabter en garnison à Ganda avec deux cents hommes de l’infanterie régulière commandés par Abdes Sid et un grand nombre de Basingers, et lui-même, escorté d’une petite troupe de Basingers, alla rassembler ses compatriotes et leurs esclaves armés pour prendre l’offensive contre Soliman Zobeïr. Soliman poussé par ses amis et par les Djaliin qui haïssaient les Danagla et n’auraient jamais consenti à se plier à leur autorité, saisit avec joie l’occasion, qui répondait d’ailleurs à ses plus secrets désirs, de reconquérir par les armes l’indépendance rêvée.
Il concentra ses forces à Dem Zobeïr et pendant qu’Idris Dabter était occupé à réunir ses partisans et ses compatriotes, il attaqua à l’improviste Ganda. Malgré la défense héroïque de la garnison commandée par Ottoman Dabter et par Abdes Sid effendi, la forteresse fut enlevée d’assaut dans les premiers jours de l’année 1878 par Soliman qui disposait de forces supérieures. Ottoman fut tué et avec lui un grand nombre de défenseurs de la ville; bien peu réussirent à s’échapper. Sur l’ordre de Soliman, les fortifications, les maisons, les huttes furent incendiées et les morts jetés aux flammes en même temps que les ennemis blessés. Ainsi le sort en était jeté et toute entente cordiale entre les deux partis était devenue impossible.