Soliman était perdu. Il lui fallait ou bien s’enfuir jusqu’au cœur de l’Afrique, ou bien se rendre à merci au gouvernement. Ses richesses et celles de ses chefs étaient tombées aux mains de Gessi, ou plutôt aux mains des Danagla. Soliman devait posséder de six à huit cents femmes, ses chefs et leurs parents en possédaient également plus de cent; les Basinger qui n’étaient pourtant que des esclaves, possédaient eux-mêmes des femmes esclaves. Toutes tombèrent aux mains du vainqueur. D’après les dires des domestiques qui furent faits prisonniers à droite et à gauche ou qui, de leur propre mouvement, vinrent prendre du service auprès des employés du gouvernement, Soliman et ses principaux chefs possédaient encore une fortune importante en or et en argent monnayé.
Il ne pouvait guère en être autrement si l’on réfléchit que tous les chefs de Soliman avaient pris part avec son père Zobeïr au pillage de Dara, de Manoashi (où était tombé le sultan Ibrahim fils du sultan Hussein, le dernier souverain régnant du Darfour), de Fasher, de Kobbé, l’ancienne capitale du Darfour, de Kabkabia, etc. et avaient eu là l’occasion de recevoir un butin considérable en argent et en objets précieux. Les Danagla s’étaient entendus pour cacher tout ce butin à Gessi, qui comprenait à peine l’arabe, et, pour se le partager.
Gessi laissa la plus grande partie de ses forces dans la forteresse abandonnée par Soliman et se mit à la poursuite de celui-ci avec une troupe relativement minime. Soliman s’était réfugié avec ses partisans dans les grands territoires de l’ouest et là, il partagea ce qui lui restait d’armée en plusieurs fractions pour rendre plus difficile la poursuite. Grâce à cette manœuvre, Gessi ne put ni s’emparer de lui, ni savoir exactement l’endroit où il s’était retiré. Dans ses expéditions à droite et à gauche, il ne rencontra qu’une troupe des partisans de Soliman, commandée par Rabeh, troupe qu’il battit et dispersa sans grand effort; mais Rabeh put s’échapper. Après de vaines recherches, Gessi rentra à Dem Zobeïr où il reçut l’ordre, ou plutôt la permission de se présenter devant Gordon Pacha dans le Darfour.
Laissant donc le gros de son armée se reposer de ses fatigues à Dem Zobeïr, et accompagné seulement de quelques-uns de ses officiers, parmi lesquels Youssouf el Shellali, Gessi se rendit au Darfour. A Taouesha, station principale de la route des caravanes Dara-Omm Shanger-El Obeïd, il rencontra Gordon. Le général, pendant son second séjour au Darfour, avait appris que des marchands soudanais d’El Obeïd vendaient des armes et des munitions au rebelle Soliman vers lequel ils étaient portés par des raisons particulières et intéressées. Ces marchands étaient des principaux commerçants d’El Obeïd qui souhaitaient dans leur cœur le triomphe de Soliman mais qui en tout cas, pensaient encore plus en opérant ce trafic au bénéfice qu’ils pourraient en retirer. Ces armes étaient démontées par les Gellaba, petits marchands qui les introduisaient en contrebande et, parmi d’autres marchandises dans la province du Bahr el Ghazal, où les rebelles payaient à des prix extravagants les munitions et les armes. Pour un fusil à percussion à deux coups, par exemple, on donnait six ou même huit esclaves; une petite boîte de capsules pouvait en valoir un ou deux. L’argent était rare et les esclaves formaient la valeur régulière d’échange.
Le gouvernement avait donné des ordres pour mettre fin à ce commerce; mais l’exécution de ces ordres était fort difficile, les pays situés entre El Obeïd et le Bahr el Ghazal étaient presque complètement peuplés par des tribus nomades, comme les Arabes Baggara (Baggara veut dire «qui possède des troupeaux de bœufs»), les Haouasma, les Hamr, les Messeria, les Risegat, etc. Aussi était-il fort aisé aux Gellaba, qui ne voyagent qu’en petites troupes, de passer inaperçus dans ces régions couvertes de forêts et très peu peuplées. De plus, les employés du gouvernement étaient corrompus à tel point qu’une caravane, à supposer qu’elle eut été arrêtée, obtenait très facilement la permission de continuer son voyage.
Gordon Pacha fit paraître son arrêté, supprimant tout commerce entre El Obeïd, Shakka et le Bahr el Ghazal. Les marchands reçurent l’ordre d’abandonner la région située au sud de la route des caravanes El Obeïd-Taouesha-Dara et de restreindre leur trafic, au moins jusqu’à la fin de la lutte engagée entre le gouvernement et Soliman Zobeïr, au Darfour central et septentrional. Mais, bien que les instructions de Gordon furent conçues en termes très sévères, bien que ces ordres eussent été publiés dans toute la contrée, les marchands entraînés par l’espoir d’un gain énorme n’en continuaient pas moins leurs opérations illicites. Et, comme l’ennemi, grâce à cette contrebande, reprenait constamment des forces, le gouvernement dut chercher à supprimer d’une façon quelconque le commerce des armes qui grandissait chaque jour au lieu de diminuer. Gordon donna donc aux Sheikhs des tribus arabes dont nous avons parlé, l’ordre de se saisir de tous les Gellaba qui se trouveraient sur leur territoire et de les mener sous escorte à Dara, Taouesha, Omm Shanger et El Obeïd. En même temps, les sheikhs étaient avertis que, si dans quelque tournée d’inspection ultérieure, on trouvait des Gellaba dans leur district, eux-mêmes seraient tenus pour responsables. Nul ordre ne pouvait être plus agréable à la cupidité des Arabes. Bien que parmi les marchands il s’en trouvât sinon beaucoup, du moins quelques-uns n’exerçant pas la contrebande des armes, on ne pouvait ou on ne voulait guère séparer l’ivraie du bon grain. Les Arabes commencèrent donc une chasse générale et effrenée contre les Gellaba qui, dépouillés de leurs biens, et même de leurs vêtements furent chassés presque nus et par centaines comme des fauves, vers Dara, Taouesha et Omm Shanger.
La punition était sévère, mais il faut reconnaître que pour la plupart des Gellaba, c’était le juste châtiment de leur complaisance envers l’ennemi auquel ils fournissaient des secours. Depuis de longues années plusieurs Gellaba étaient installés dans ces districts; ils y avaient leur famille, leurs femmes, leurs enfants, des esclaves; tout leur fut enlevé. Terrible vengeance du sort, eux qui jadis exerçaient le fructueux métier de chasseurs d’hommes et de voleurs d’esclaves! Œil pour œil, dent pour dent!
Comme les Gellaba appartenaient presque entièrement à la population agricole de la vallée du Nil, surtout aux Djaliin, ces incidents accrurent davantage encore l’inimitié irréconciliable entre les tribus arabes de l’ouest et les habitants de la vallée du Nil, inimitié qui existe encore aujourd’hui.
Au point de vue de nos idées humanitaires, cette expulsion arbitraire et violente des Gellaba est sujette à critique; cependant, d’autre part, on doit convenir qu’un état de choses aussi anormal exige également des mesures anormales et que, en ces temps troublés, la raison d’état peut obliger à avoir recours aux moyens les plus violents qui seuls peuvent amener le résultat cherché. L’Arabe lui-même dit: «Nar el ghaba julzim el hariga», expression que nous essayerons de rendre par «pour combattre le feu des prairies, il faut un feu plus violent encore», c’est-à-dire, à la force il faut opposer la force.
Les Gellaba expulsés des districts du sud appartenaient aux populations du Cordofan et de la vallée du Nil (les Djaliin, Sheikieh et Danagla); ils avaient quitté leur patrie pour chercher la richesse dans le commerce et la traite des noirs, mais avaient laissé chez eux leurs parents et leurs amis qui prenaient le plus grand intérêt à leur prospérité; ceux-ci participaient aussi en partie financièrement à leurs entreprises et, par suite s’intéressaient à leur sort.