Aussi l’ordre d’expulsion des Gellaba devait porter une grave atteinte à la considération et à la popularité de Gordon Pacha, auprès des habitants de la vallée du Nil. Quelques-uns sans doute, mais la minorité, comprenaient que les circonstances seules avaient forcé Gordon à recourir à des mesures disciplinaires aussi rigoureuses et que, d’autre part la victoire et l’existence même de l’armée de Gessi étaient incontestablement en jeu.
Dans l’entrevue qu’il eut avec Gordon Pacha à Taouesha, Gessi le mit au courant des évenements qui venaient de se passer et reçut l’ordre de retourner à Dara pendant que Gordon poursuivait sa route sur Khartoum. Youssouf bey El Shellali qui avait fidèlement servi le Gouvernement sous les ordres de Gessi s’était trouvé en désaccord avec celui-ci à la suite des menées de quelques intrigants et avait obtenu de Gordon l’autorisation de l’accompagner à Khartoum ne voulant plus à aucun prix retourner auprès de Gessi et reprendre du service sous ses ordres. Gordon ne se contenta pas de le prendre avec lui, mais en récompense de ses fidèles services il lui accorda le titre de pacha.
A Dara, Gessi apprit que Soliman Zobeïr avait de nouveau rassemblé ses troupes et, ayant abandonné la province du Bahr-el-Ghazal, se trouvait actuellement dans la région méridionale du Darfour. On pensait qu’il voulait, pour chasser l’étranger du pays, se joindre au sultan Haroun bey Sef ed Din, le descendant direct de la dynastie royale du Darfour, et qui en sa qualité de prétendant au trône avait engagé la lutte contre le Gouvernement. On ne peut affirmer que telle était l’intention de Soliman, mais il est certain que jamais le sultan Haroun n’eut consenti à faire alliance avec lui. Car, ainsi que tous les gens du Darfour, il haïssait Zobeïr et son fils encore plus que les Égyptiens. En comparaison des bandes indisciplinées des Basinger de Zobeïr, les Égyptiens jouissaient dans le Darfour d’une réputation relativement excellente. D’ailleurs Zobeïr et les Égyptiens considéraient le Darfour qu’ils avaient conquis comme leur possession légitime et ne s’étaient fait faute, ni les uns, ni les autres, de se livrer à tous les actes les plus tyranniques et à l’oppression la plus dure.
Gessi qui n’était accompagné que de quelques-uns de ses officiers et avait laissé ses troupes au Bahr-el-Ghazal demanda à Zogal bey (plus exactement Mohammed bey Khaled), alors chargé des affaires du Gouvernement à Dara, deux compagnies d’infanterie régulière qui furent immédiatement mises à sa disposition sous le commandement du Saghcolaghassi (capitaine de première classe) Mansour effendi Hilmi. Il prit en outre avec lui Ismaïn woled Bernou, Égyptien d’origine, et né au Darfour, qui se distinguait par sa bravoure et sa parfaite connaissance du pays. De Dara il se rendit à Kallaka, résidence des Arabes Habania, et là vit sa petite troupe renforcée par Madibbo bey, sheikh des Risegat et entièrement dévoué au Gouvernement, qui lui fournit quelques centaines de chevaux; de plus, le sheikh des Arabes Habania, Arifi woled Ahmed se mit également à sa disposition.
L’étoile de Soliman Zobeïr pâlissait de plus en plus. Un grand nombre de ses parents et de ses compatriotes, c’est-à-dire les individus appartenant à la population libre de la vallée du Nil l’avaient abandonné pour retourner inaperçus dans leur pays à travers les forêts en suivant la route de Shakka et d’El Obeïd. D’un autre côté, une partie considérable de ses Basinger, affaiblis par la faim et les fatigues résultant des marches et des contremarches exécutées sans plan précis, s’étaient dispersés dans la campagne à la recherche de nouveaux maîtres auprès desquels ils pourraient enfin trouver un peu de repos et une nourriture assurée.
Gessi qui, pendant son séjour à Kallaka, avait été exactement renseigné sur tout ce qui se passait au camp de Soliman, résolut de contraindre ce dernier à se rendre. Il dépêcha donc Ismaïn Bernou qui connaissait depuis longtemps Soliman et avait eu jadis d’amicaux rapports avec son père; c’était bien là l’intermédiaire qu’il convenait le mieux de charger d’une pareille mission à Djerra, où Soliman avait établi son camp.
Par l’entremise d’Ismaïn, Gessi proposait la paix à Soliman, lui promettant s’il voulait se soumettre: la vie sauve pour lui et ses chefs, assurant à tous un traitement honorable et la sécurité entière pour les membres de leurs familles, leurs femmes et leurs enfants. Il ne lui demandait que de livrer les armes et les Basinger, et de prêter un nouveau serment de fidélité au Gouvernement égyptien.
Ismaïn fit comprendre clairement à Soliman que le mieux pour lui était de se soumettre puisqu’il ne pouvait plus compter sur une issue favorable à ses armes. Il ajoutait en confidence que, né dans le pays, lui Ismaïn savait pertinemment que Soliman devait renoncer à toute idée d’une alliance défensive et offensive avec le sultan Haroun.
Soliman Zobeïr tint conseil avec ses chefs: devait-on accepter les conditions proposées et conclure la paix? Pour la plupart, les officiers de Soliman étaient las de combattre et presque anéantis au physique comme au moral par les nombreuses défaites qu’ils avaient essuyées. Cependant un certain nombre d’entre eux mettait en doute la sincérité des propositions de Gessi et redoutait la rupture de ses engagements. Ismaïn affirma que Gessi était vraiment sincère et désirait personnellement la fin d’une guerre qui avait fait des deux côtés tant de victimes: qu’au surplus il était chargé d’affirmer au nom de Gessi et sous la foi du serment la sincérité des propositions présentées et leur exécution intégrale. A la fin Soliman et ses chefs consentirent à accepter les propositions de paix; seul Rabeh, le souverain futur de Bagirmi, fit opposition. «Vous n’ignorez pas, dit-il, qu’avant que nous ayons engagé la lutte contre le Gouvernement, j’ai toujours été d’avis, et les évènements m’ont malheureusement donné raison, que l’insurrection ne pouvait avoir une heureuse issue. En ce qui me concerne, il me serait pénible de me séparer de camarades dont pendant toute une année j’ai partagé les joies et les peines, mais jamais je ne consentirai à me mettre au pouvoir de Gessi qui ne doit ses succès qu’aux Danagla.» Et, après leur avoir rappelé l’inimitié farouche qui séparait les Djaliin des Danagla et les cruautés commises à la prise de Ganda que défendait Othman Dabter, il proposa les deux solutions suivantes:
Ou réunir toutes les forces actuellement disponibles et se porter immédiatement vers l’ouest dans les pays de Banda qui jusqu’alors avaient échappé à toute invasion étrangère; les milliers de Basinger encore présents et tous remplis de bonne volonté suffisaient pour conquérir ces contrées et les mettre en état de servir à leur but. Gessi et ses hommes, fatigués par une lutte prolongée et pénible ne feraient certainement aucune tentative pour les poursuivre dans ces régions inconnues;