Ou bien, dans le cas où, tout à fait las de combattre, on aspirerait à se reposer et à vivre au milieu des populations riveraines du fleuve et au milieu de leurs parents les Djaliin qui habitent les bords du Nil, demander, directement et sans l’intermédiaire de Gessi, la paix et le pardon au souverain du pays, c’est-à-dire au vice-roi d’Egypte, ou tout au moins à Gordon Pacha. Gessi ne leur demandait que de livrer les armes et les Basinger, car depuis la prise de Dem Zobeïr il avait entre les mains toute leur richesse; il ne leur restait plus pour tout bien que la vie et encore finiraient-ils par la perdre plus tard, grâce aux intrigues incessantes des Danagla. Si l’on voulait se contenter d’avoir la vie sauve, on n’avait qu’à laisser là les armes et les Basinger et, sans craindre d’être atteints par Gessi ou ses gens se retirer, par Kallaka et Shakka, à travers des forêts presque inhabitées, sur Foga, poste télégraphique extrême de l’ouest du Soudan, sur la frontière orientale du Darfour; de là on annonçait télégraphiquement sa soumission et l’on implorerait un pardon qui serait certainement accordé. On pouvait aussi de Shakka se diriger par Dar Homr (un peu au nord de Dar Djangé) sur El Obeïd d’où, par l’entremise du parent de Rabeh, Ilija (Elias) pacha woled Omberir, on pouvait demander la paix.
Rabeh finit son discours en déclarant que, si ses propositions étaient repoussées, il se verrait obligé à son grand regret de réunir ceux qui voudraient se joindre à lui et de partir pour l’ouest à la grâce de Dieu. Il répéta encore, avec plus d’énergie, qu’en aucun cas il ne consentirait à se soumettre à la domination de Gessi et des Danagla quelque bienveillantes que pussent paraître leurs propositions de paix.
Rabeh avait exposé ses récriminations en présence d’Ismaïn, qui s’efforça d’en atténuer l’impression. On n’avait, dit-il, rien de mal à craindre de Gessi; il avait dès le commencement conduit la campagne contre Soliman et son amour propre serait certainement flatté s’il la pouvait terminer ainsi; aussi était-il disposé à adresser au Gouvernement un rapport favorable à Soliman. Mais si l’on se décidait à fuir et à demander le pardon sans son entremise, ce serait pour lui une offense; il leur refuserait son appui en toute circonstance et parviendrait peut-être à aggraver encore leur situation par des rapports défavorables.
Mousa woled el Hag dont les conseils avaient déjà été en faveur auprès de Zobeïr dit alors à Rabeh:
«Tu as ouvertement exposé les deux propositions en présence d’Ismaïn Bernou. Si nous nous y rangeons, que comptes-tu faire de lui? Ismaïn est notre ami et il a été autrefois étroitement lié avec Zobeïr. Loin de moi l’idée de vouloir lui faire du mal! Cependant, si nous nous décidons à fuir, notre propre salut exige que nous ne le perdions pas de vue et que nous l’emmenions avec nous jusqu’à ce que nous ayons mis entre nous et Gessi une distance qui rende toute poursuite impossible. A ce moment-là seulement Ismaïn et ses compagnons pourraient retourner chez eux.»
Enfin, après de longs et vifs débats, deux partis se formèrent: Soliman Zobeïr et, avec lui, Hassan woled ’Aagil (oncle de Zobeïr et, par conséquent, grand-oncle de Soliman), Mousa woled el Hag, Ibrahim woled Hussein (frère de Saïd Hussein moudir de Shakka et qui peu de temps auparavant avait été envoyé à Khartoum), Soliman woled Mohammed, Ahmed woled Idris, Abdel Kader woled el Imam et Babaker woled Mansour, tous de la tribu des Djimeab et Arbab Mohammed woled Diab de la tribu des Sadab (les Djimeab et les Sadab font partie de la grande tribu des Djaliin) étaient disposés à se rendre à Gessi.
Rabeh, Aboul Kassim de la tribu des Magadib (faisant également partie des Djaliin), Mousa woled El Djali, Idris woled El Sultan et Mohammed woled Fadhl Allah, de la tribu des Djimeab, ainsi que Abd el Bayin, un esclave de Zobeïr ne voulaient en aucun cas se soumettre et étaient résolus à chercher le salut dans la fuite.
Comme, après tout et conformément aux instructions de Gessi, Ismaïn ne tenait qu’à la soumission de Soliman, il demanda de tenir la discussion pour close et de lui remettre un document écrit constatant l’acceptation de la paix aux conditions proposées et certifiant qu’on était disposé à se soumettre. L’écrit fut dressé dans ce sens et signé par Soliman et les huit chefs qui s’étaient joints à lui, et Ismaïn emmenant les esclaves mâles et femelles qui lui avaient été remis comme présents, retourna au camp de Gessi à Kallaka.
A peine Ismaïn était-il parti que Rabeh éclata en violents reproches contre ceux qui avaient consenti à se rendre, et les supplia une fois encore de suivre ses avis. Mais ses exhortations restant vaines, il donna l’ordre à ses partisans et à ses Basinger de battre le tambour de guerre. Il prit, avec émotion, congé de ses anciens compagnons d’armes et partit pour les régions lointaines du sud-ouest aux accents sonores de l’umbaia (dent d’éléphant creusée qui sert de trompette guerrière et qui produit des sons éclatants). Un grand nombre des Basinger de Soliman se joignirent à lui, préférant mener au milieu des bois une vie pleine de dangers plutôt que de se soumettre aux Danagla détestés.