Avec Rabeh partirent aussi les cinq chefs dont nous avons parlé plus haut, mais à la première halte ils se séparèrent de lui dans l’intention de se tenir d’abord cachés pendant quelque temps grâce aux sheikhs arabes qu’ils connaissaient, et plus tard, quand tout danger serait écarté, de retourner dans leur pays sur les bords du Nil.

Gessi, aussitôt qu’il eût reçu la soumission de Soliman, se porta en avant sur Djerra. Ismaïn conseillait une marche rapide, dévoilant les projets de Rabeh et faisant comprendre que, étant donnée l’inconstance de Soliman et de ses gens, on pouvait craindre qu’au dernier moment ils se fussent rendus aux avis de Rabeh. Gessi qui avait reçu des renforts importants de Madibbo bey, de Arifi et de leurs arabes, arriva à Djerra et expédia Ismaïn à Soliman avec une lettre dans laquelle il déclarait accepter la soumission de Soliman et s’engageait à respecter scrupuleusement les conditions déjà proposées. Ismaïn revint bientôt et annonça que Rabeh et ses partisans s’étaient enfuis emmenant un grand nombre des Basinger et une grande partie des armes et des munitions, mais que Soliman et ses adhérents étaient prêts à faire leur soumission.

Gessi, à la tête de toutes ses troupes, se rendit à Djerra où Soliman et ses compagnons l’attendaient à pied; les fusils de leurs Basinger avaient été mis en faisceaux. Gessi s’avança vers Soliman et lui déclara de vive voix qu’il lui accordait le pardon demandé, puis il donna l’ordre à ses gens de saisir les armes et répartit les Basinger entre Madibbo bey, le sheikh Arifi et leurs chefs avec ordre de les garder sous escorte et de se tenir prêts à les remettre aux employés du Gouvernement qu’il désignerait ultérieurement. Ces ordres furent strictement exécutés et en peu d’instants il ne resta plus auprès de Gessi que Soliman et ses chefs avec quelques-unes de leurs femmes et un certain nombre de leurs serviteurs; tous étaient étroitement surveillés.

Comme l’avait fait préssentir Rabeh, les Danagla ne tardèrent pas à nouer leurs intrigues contre Soliman Zobeïr.

Soliman, prétendaient-ils, avait déclaré à ses serviteurs qu’il regrettait amèrement de s’être rendu à Gessi; s’il avait prévu qu’il serait ainsi accueilli et traité d’une manière aussi humiliante il aurait préféré de beaucoup succomber les armes à la main.

Gessi, qui à la vérité était d’un caractère honnête et loyal, ne sut pas malheureusement résister à ces suggestions; il accordait à des gens qui si souvent avaient risqué leur vie pour lui procurer la victoire une confiance beaucoup trop grande dans des circonstances aussi délicates. Les Danagla avaient un intérêt capital à rendre Soliman et ses compagnons à jamais incapables de nuire. Comme nous l’avons déjà dit, ils s’étaient approprié et partagé secrètement dans différentes affaires et surtout à la prise de la Zeriba de Soliman un butin considérable, esclaves des deux sexes, bijoux, or, argent et de grosses sommes d’argent monnayé. Gessi l’ignorait; aussi craignaient-ils que Soliman, pour se concilier la faveur de Gessi, ne lui révélât leur fourberie, et que celui-ci ne les contraignit à restituer les biens volés pour les remettre au Gouvernement.

Les Danagla d’Idris Dabter avaient adroitement désigné Soliman comme l’unique fauteur de la révolte se donnant eux-mêmes non seulement comme de fidèles alliés du Gouvernement, mais encore comme des martyrs. Ce n’était pas sans raison qu’ils redoutaient l’envoi de Soliman à Khartoum où il pouvait obtenir la permission de visiter son père au Caire. Ils savaient que Zobeïr y possédait assez d’influence pour les poursuivre comme ravisseurs de sa fortune; ils le savaient capable aussi de faire l’impossible pour démontrer que Soliman n’était en rien responsable de la révolte.

Ils se liguèrent donc et annoncèrent à Gessi que Soliman avait dépêché à Rabeh des serviteurs de sa maison pour le rappeler et reprendre la lutte contre Gessi; Soliman, d’après eux, avait fait savoir à Rabeh que les forces de Gessi étaient si peu importantes qu’il aurait pu les vaincre lui seul si on ne lui avait par ruse enlevé ses armes avant qu’il eut pu reconnaître la faiblesse de son ennemi. Mansour effendi lui-même vint confirmer ces dénonciations auprès de Gessi; il était, disait-il, convaincu que Soliman était aussi hostile à Gessi qu’avant sa soumission et qu’à la première occasion il se révolterait de nouveau contre le Gouvernement. Gessi céda à la pression générale et promit de mettre Soliman et ses compagnons hors d’état de nuire.

Dans le courant de la journée, il fit venir dans sa tente Soliman et ses huit compagnons; là, il leur reprocha sévèrement la perfidie de leur conduite. Habitués, en hommes libres, à ne pas déguiser leurs sentiments, les captifs répondirent aigrement à Gessi; de part et d’autre la dispute devint telle que Gessi, en proie à la plus violente colère, sortit de la tente et donna aux Danagla l’ordre impatiemment attendu d’exécuter Soliman et ses compagnons. Les Danagla se précipitèrent dans la tente, se jetèrent sur les malheureux désarmés, et leur ayant lié les mains derrière le dos, les poussèrent devant eux. Soliman et ses compagnons raillaient les Danagla, leur adressant les insultes les plus humiliantes, jusqu’au moment où tous ensemble tombèrent sous les balles que leur tirèrent dans le dos les soldats de Mansour effendi Hilmi. Cela se passait le 15 juillet 1879.

Ainsi s’accomplit la destinée de Soliman et de ses compagnons; on ne peut dire qu’elle était tout-à-fait imméritée: ils avaient aussi longtemps qu’ils l’avaient possédé, usé du pouvoir d’une façon aussi détestable que l’avaient fait leurs ennemis; ils avaient, par leur avidité et leur cruauté, dévasté les provinces du Bahr-el-Ghazal et du Darfour.