Gessi expédia immédiatement une dépêche à la station de Foga pour informer Gordon pacha de la mort de Soliman et de la fin de la campagne. Cette nouvelle, comme je l’ai déjà fait remarquer, me fut communiquée par le gouverneur Ali bey Sherif le jour où je quittais El Obeïd.
Gessi pacha réclama alors aux sheikhs arabes les Basinger confiés à leur garde; mais la plupart s’étaient, parait-il, enfuis; ce qui n’avait rien d’impossible du reste, étant donné le petit nombre des surveillants. Gessi rassembla donc les troupes qui lui restaient, marcha sur le Bahr-el-Ghazal et fit tous ses efforts pour établir une administration régulière dans cette province désolée par de longues années de guerre. Quelque temps avant son départ, il fut informé que Abou’l Kassim, Mousa El Djali, Idris El Sultan, Mohammed Fadhl Allah et Abd el Bayin, les cinq chefs qui s’étaient séparés de Soliman et de Rabeh se trouvaient encore dans le pays, cachés chez des Arabes de leurs amis. Ordre fut immédiatement donné de se saisir de leurs personnes et, comme il partait pour le Bahr-el-Ghazal, de les envoyer à Fasher pour y être punis par le gouverneur de cette ville. En même temps Mohammed bey Khaled (plus connu sous le nom de Zogal bey) lieutenant du gouverneur de Dara et de Shakka était invité à faire le nécessaire pour s’emparer des rebelles. Ceux-ci tombèrent, l’un après l’autre, entre les mains des sheikhs arabes qui les amenèrent à Fasher liés à la Sheba. La Sheba est une sorte de fourche formée de fortes branches de bois; on y introduit le coup du prisonnier et les deux dents de la fourche sont alors reliées au moyen d’un bâton ou d’une tige de fer. Le gouverneur de Fasher qui était alors Messedaglia bey les fit pendre sur la place du marché sans autre forme de procès.
Ainsi tombèrent Soliman et tous ses chefs, à l’exception de Rabeh. La puissance des Bahara (c’est ainsi que l’on nommait Zobeïr, ses partisans et ses alliés) était anéantie.
Le Gouvernement, dans cette campagne, avait fait de grosses pertes en hommes, en armes, en munitions, etc., tandis qu’au contraire les tribus arabes du sud, Baggara, Taasha, Habania et Risegat, qui avant et après la soumission de Soliman avaient fait un riche butin en Basinger et en armes, se trouvaient enrichies et désormais en situation d’augmenter leur puissance. Aussi devaient-ils nous susciter plus tard de grosses difficultés.
CHAPITRE II.
Séjour au Darfour.—Histoire de la Province.
Arrivée à Omm Schanger.—Une histoire de mariage.—Un Falstaff soudanais.—Description d’El Fascher.—Histoire ancienne du pays.—Les For et les Tadjo.—Fondation de la dynastie des Tunscher.—Coup d’œil rétrospectif sur les dynasties du Darfour.—Prise du Darfour par Zobeïr Pacha.—La tribu des Risegat.—Différends entre Zobeïr Pacha et le gouverneur général.—Gordon Pacha gouverneur général du Soudan.—Entrée en fonctions à Dara.—Description de Dara.—Zogal bey sous-gouverneur.—Expédition de Bir Gaui.—Entrevue avec le Dr. Felkin et le Révérend Wilson.—Le jeune Kapsoun—Campagne contre le Sultan Haroun.—Niurnja, forteresse de Haroun dans le Gebel Marrah.—Défaite du Sultan à Rahat en Nabak.—Mort de Haroun.—Lettre de Gordon écrite d’Abyssinie.
Au commencement de juillet 1879, j’avais quitté El Obeïd accompagné du Dr. Zurbuchen, inspecteur général de la santé au Soudan. Dans notre voyage, nous traversâmes le Dar Hamr et à notre passage à Foga, je reçus une dépêche de Gordon Pacha m’informant qu’il se rendait en Abyssinie, en mission auprès du roi Jean. A notre arrivée à Omm Schanger nous trouvâmes la ville envahie par une foule de Gellaba récemment chassés des contrées du sud. Ces gens, presque tous dans un état misérable, ne me regardaient pas d’un bon œil, le bruit singulier s’étant répandu que j’étais le neveu de Gordon, c’est-à-dire le parent de celui aux ordres de qui ils étaient redevables de leur infortune. Comme j’avais la taille de Gordon, ses yeux gris-bleu et ses cheveux blonds, que je me rasais régulièrement la barbe, quoique j’en eus fort peu, il pouvait y avoir eu, en effet, entre nous une certaine ressemblance faisant croire à notre parenté. Accablé de requêtes, je dus déclarer à ces pauvres gens que, Omm Schanger n’étant pas de mon ressort, je ne pouvais rien faire pour eux. Du reste, il m’eût été impossible, même avec la meilleure volonté du monde, de satisfaire avec les moyens dont je pouvais disposer, à toutes ces réclamations.