Mes souvenirs de cette époque me rappellent un épisode tragi-comique que je mentionnerai brièvement ici.
Un jeune homme d’environ dix-neuf ans était venu, quelques mois auparavant, à Omm Schanger, pris aux filets d’une dame noire, âgée, mais très riche, il l’épousa, moins épris sans doute de ses charmes que de sa grande fortune.
Cependant le gaillard était déjà fiancé depuis longtemps dans son pays avec une jeune cousine, point riche, il est vrai, et ce mariage causa un dépit extrême à ses parents qui arrivèrent à Omm Schanger en même temps que moi, pour y réclamer l’infidèle. Ils me l’amenèrent; c’était un charmant jouvenceau, joli, svelte; grâce à mes remontrances énergiques, je réussis, non sans peine, à triompher de sa cupidité apparente et à le décider à déposer une demande en divorce devant le cadi (juge) qui avait été convoqué dans l’intervalle.
Pour qu’on ne put annihiler après coup le résultat de mon heureuse intervention, j’engageai Ali ibn Mohammed, employé du gouvernement à Omm Schanger, à faire partir du Darfour le jeune homme qui se vit ainsi forcé de regagner ses pénates avec ses parents.
On ne manqua pas de me rendre responsable de cet insuccès conjugal et de m’en imputer la faute; aussi, dans l’après-midi même, l’épouse abandonnée et, de fait, lésée dans ses droits, me fit une scène que je n’oublierai jamais. Zurbuchen était dans ma tente lorsqu’elle arriva; étant le plus âgé, elle le prit aussitôt pour le coupable et le malheureux docteur cherchait un moyen d’échapper par la fuite aux doléances de la dame, lorsque je me déclarai coupable; jamais un torrent de reproches plus passionnés ne s’abattit sur moi. Elle pleura, jura, cria comme une furie, chamailla, se plaignant et gesticulant, me mettant fort désagréablement les poings devant le visage; je ne commençai à respirer librement que lorsque les kawas trouvant la conversation trop vive et déjà trop longue poussèrent doucement mais énergiquement la dame vers la porte, bien qu’ils n’en eussent pas reçu l’ordre.
Si cette femme n’avait pas été si laide, avec ses cheveux gris en désordre, avec sa figure massive et ridée, son nez percé d’une branche de corail et ses joues tatouées de larges raies jusqu’au menton, je me serais peut-être repenti de mon intervention en somme illégale.
Deux jours après, nous quittâmes Omm Schanger et passâmes la nuit à Gebel el Hella, où nous fûmes reçus par Hasan bey Omkadok qui venait d’être nommé bey par Gordon Pacha, en sa qualité de Sheikh des tribus des Berti du nord et à cause de sa fidélité envers le Gouvernement. C’était un homme de taille moyenne mais très gros, aux épaules larges et au visage rond; il riait toujours,—un véritable Falstaff soudanais! Appelé plus tard à Omm Derman, sous le gouvernement du Calife Abdullahi, il prit rang à côté de moi comme mulazem (garde du corps) et nous égaya par sa jovialité pendant maintes heures de tristesse. Son frère Ismaïn lui était diamétralement opposé: d’une taille bien au-dessus de la moyenne, il était maigre et sérieux. Ils n’avaient qu’un point de commun: c’était de ne jamais avoir assez de bière soudanaise; boire jusqu’à la dernière limite de leur capacité était leur ambition.
A souper, on nous apporta un mouton rôti, plusieurs poulets rôtis également, un plat d’assida (bouillie semblable à la polenta italienne, préparée avec différentes sauces de viande) et naturellement aussi quelques dulang d’assalia (vases de terre contenant de la bière du pays). Nous fîmes honneur au repas, laissant toutefois l’assalia à Hasan bey et à Ismaïn qui nous tenaient compagnie, et préférant de beaucoup boire notre vin rouge. Quant aux maîtres du logis, ils firent honneur non-seulement à la bière qu’ils avaient brassée eux-mêmes, mais aussi à notre vin.
Hasan bey me parla beaucoup de Gordon Pacha qu’il honorait; il fut attristé d’apprendre qu’il allait chez le roi Jean en Abyssinie. «Il ne nous reviendra certainement plus; il retournera chez lui, disait-il d’un ton attendri,» et, sans le savoir, il disait vrai! Puis, il alla chercher une selle turque et un sabre. «Voici, nous dit-il, ce sont ses derniers cadeaux; il me les fit lorsque je l’accompagnai à Fascher; il était si bon et si généreux envers nous!»