Ismaïn aussi nous montra un cadeau qu’il avait reçu de Gordon: c’était un manteau brodé d’or. «Gordon, nous dit Hasan, n’était point orgueilleux; ainsi dans notre voyage à Fascher, un de ses compagnons tua une hubara (une outarde). Pendant que nous faisions la sieste, son cuisinier, après avoir fait bouillir de l’eau, y jeta l’oiseau pour le déplumer ensuite. Gordon le voyant ainsi occupé, s’assit à côté de lui et lui vint en aide pour activer la besogne. J’accourus à la hâte et priai Gordon de me laisser faire ce travail à sa place. Il me remercia en disant que le travail n’était pas humiliant, qu’il pouvait se servir lui-même et qu’il ne laisserait aucun bey remplir pour lui l’office de cuisinier.»
Jusque bien avant dans la nuit, Hasan nous entretint de la prise du Darfour par Zobeïr, des révoltes qui y éclatèrent plus tard, de l’état actuel du pays. Mais à chaque instant, il rappelait le souvenir de Gordon qu’il paraissait admirer sincèrement. «Une fois, nous raconta-t-il entre autres, je me trouvais faire partie de son escorte. Quand je tombai malade, Gordon Pacha vint lui-même me visiter dans ma tente. Dans le courant de la conversation, je me plaignis de ce qu’étant habitué aux boissons spiritueuses, j’en étais privé depuis plusieurs jours, et, j’attribuai à cela la cause de mon malaise. Mon but, je l’avoue, était simplement d’obtenir de Gordon Pacha des spiritueux que j’aime beaucoup. Mais il me fit de sérieux reproches, ne comprenant pas qu’un musulman respectât si peu les lois de sa religion, il ajouta que, ma croyance l’exigeant, je devais radicalement éviter l’usage des spiritueux et que tout homme devait obéir sans réserve aux prescriptions religieuses. Je répliquai que j’avais été toute ma vie habitué aux spiritueux, mais qu’à l’avenir j’essayerais d’y renoncer dans la mesure du possible. Gordon parut content, se leva et me tendit la main en partant. Le lendemain, il m’envoya trois bouteilles de cognac en me priant d’en user avec modération. Il était si bon pour moi; Dieu veuille que je puisse le revoir!»
Et Hasan bey était tout ému en terminant son histoire. Tandis que Hasan parlait, Ismaïn nonchalamment accoudé vidait à grands coups sa calebasse remplie au fur et à mesure d’assalia fraîche. Il finit par se lever et, plongé dans de mélancoliques souvenirs, il murmura tout en s’essuyant la bouche avec les mains: «Oui, le cognac était bon; il ne fit pas l’effet d’une boisson spiritueuse, mais d’une médecine. Gordon était noble et généreux, nous ne retrouverons plus un homme comme lui».
Il était tard lorsque nos hôtes nous quittèrent.
Nos chameaux étant commandés pour l’aube, nous n’eûmes que quelques heures de repos. Le lendemain, comme nous allions prendre congé de nos hôtes, nous vîmes Ismaïn accourir vers nous; il paraissait encore se ressentir de ses copieuses libations de la veille. «Monsieur, dit-il d’une voix tremblante d’émotion, dans votre pays que l’on nous décrit comme celui de la justice, on n’a certainement pas l’habitude de porter préjudice à ses hôtes. Or, cette nuit, en partant avec les chameaux de charge, vos gens ont emporté le beau et grand tapis que nous avions étendu hier en l’honneur de votre réception.»
Cette accusation me causa une désagréable surprise; plein de méfiance, je le priai de vouloir bien regarder encore dans la maison et de voir si, par hasard, un des domestiques n’avait pas mis le tapis dans un coin quelconque. Il m’assura que tout avait été minutieusement visité et que le tapis devait avoir été emporté par un de mes hommes. J’ordonnai aussitôt à un de mes kawas de monter mon propre chameau, un excellent coureur, de rattraper la caravane et de visiter les bagages. Le tapis était assez grand pour qu’on ne put le cacher facilement. Je lui donnai l’ordre de lier le voleur et le tapis en croupe sur le chameau et de les ramener avec lui.
Après deux heures d’attente qui me parurent interminables à cause de ma disposition d’esprit, le kawas revint, le tapis étendu sur le mahlusa (selle du chameau) et, en croupe, les mains liées au pommeau de derrière la selle, un des huit soldats nègres qui nous servaient d’escorte d’El Obeïd à Fascher. Le voleur demanda grâce; il prétendit avoir emporté le tapis par mégarde. En sa qualité de soldat d’escorte, il n’avait pas à toucher à nos bagages, donc on ne pouvait pas s’y méprendre, il s’était approprié le tapis. Je lui fis donner 200 coups de courbache, punition d’usage en pareil cas, et, après que le Dr. Zurbuchen l’eût examiné, Hasan bey le fit conduire enchaîné à Omm Shanger, station militaire la plus proche. (La courbache est un fouet fait de peau d’hippopotame.) Je fus très irrité de cet incident, car ici aussi on aime à citer le dicton «tel maître, tel valet.» Il me fallut procéder avec sévérité, non-seulement pour montrer combien je désapprouvais le vol, mais aussi pour tâcher de prévenir par la terreur le retour de pareils incidents. Je présentai de nouveau mes excuses à nos hôtes, puis nous quittâmes Gebel el Hella et nous dirigeâmes par Brusch, Abiadh et Orgut sur Fascher que nous atteignîmes après cinq journées de marche.
Fascher, choisi pour résidence par les rois du Darfour depuis le siècle précédent, est situé sur deux collines sablonneuses qui s’étendent du sud au nord, et sont séparées par une vallée, large d’environ 400 mètres, riche en humus, le «Rahat Tendelti», surnommé «l’étang de pluie», qu’on ensemence de blé après la saison des pluies quand l’eau a disparu et que le sol est redevenu sec. A la lisière de la vallée se trouvent des jardins remplis de bananiers, de citronniers, de grenadiers, qui donnent à Fascher l’aspect le plus attrayant. Sur la colline ouest et suivant ses sinuosités se trouve le rempart; c’est un mur épais d’un mètre, muni dans les angles de brèches et de batteries, et protégé par un fossé large de cinq mètres. A l’intérieur du rempart s’élèvent les bâtiments du Gouvernement (moudirieh), la résidence du gouverneur, celle du commandant et les casernes de la garnison. La cavalerie seule est cantonnée à l’extérieur. Les puits se trouvent à environ 150 mètres du rempart, à la lisière de la vallée.
Nous fûmes reçus, le Dr. Zurbuchen et moi, d’une façon toute amicale par le gouverneur, l’Italien Messadaglia; on nous assigna la moudiria comme logement. Comme nous avions pris froid sur la route et que la fièvre nous tenait, nous dûmes retarder notre départ de quelques jours.
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