Il convient de donner ici un aperçu de l’histoire du Darfour.

Le Darfour était autrefois un des plus grands parmi les royaumes qui se succédèrent dans l’Afrique centrale. Au commencement du XVIIe siècle, les rois du Darfour régnaient sur les terres situées à l’est jusqu’à la frontière de l’Atbara. La tribu des Fung, énergique et belliqueuse, les chassa peu à peu des contrées situées à l’est du Nil Blanc. En 1770, le Darfour dut même abandonner au roi Adlan de Sennaar, la province de Kordofan qu’administrait un lieutenant du royaume. Cependant, cinq ans plus tard, le Kordofan fut reconquis par le Darfour et lui resta annexé jusqu’en 1822; à cette époque, Mehmed bey ed Defterdar, le beau-frère d’Ismaïl Pacha qui fut brûlé par les Djaliin à Schandi en prit possession pour l’Égypte. La bravoure de Muslim, en ce temps vice-roi du Darfour et «préfet» du Kordofan ne le servit guère. Lui-même et une partie de ses cavaliers qui connaissaient à peine le maniement des armes à feu, tombèrent sous les balles turques. Le Kordofan resta soumis à l’Égypte jusqu’en janvier 1883, époque où les Mahdistes prirent El Obeïd et assujettirent le pays. Le centre naturel du Darfour, c’est la chaîne du Gebel Marrah dont les monts inaccessibles dominent la contrée et dont l’étendue de l’est à l’ouest et du nord au sud se mesure par plusieurs journées de marche. Les hauts sommets dont quelques-uns atteignent jusqu’à 2000 mètres sont séparés par des vallées plus fertiles même que la plaine; outre la saison des pluies, qui dure de la fin du mois de mai au milieu de septembre, de nombreuses sources donnent la possibilité d’arroser artificiellement le sol, à l’aide des puits artésiens (nabr). Pendant la saison des pluies, l’eau descend en grande quantité vers le sud et le sud-ouest. A ce moment d’immenses vallées, comme celles de Wadi Azum et de Wadi Ebra se transforment en torrents rapides, infranchissables. La première de ces vallées aboutit au lac Iro qui s’écoule dans le Shari, la seconde envoie ses eaux dans le Bahr el Arab, affluent du Bahr el Ghazal qui se jette à son tour dans le Bahr el Abiadh ou Nil Blanc. L’apport des eaux est moins fort vers le nord où elles sont en grande partie absorbées par les terrains sablonneux de la région.

On cultive sur le Gebel Marrah de l’orge, du maïs et du duchn (penicillaria), tandis, que les plaines du Darfour ne sont ensemencées que de cette dernière espèce de blé. Suivant la qualité du sol, le duchn, nourriture ordinaire de la classe ouvrière du Darfour, mûrit en 90 ou 100 jours, au sud, et en 60 ou 70 jours au nord.

Les tribus primitives du pays étaient les For et les Tadjo qui pendant ces cent dernières années avaient étendu leur domination du Gebel Marrah sur la plaine.

Les Tunscher, qui émigrèrent de Tunis vers le XIVe siècle et s’étendirent sur le Bornou et le Wadai, pénétrèrent aussi dans le Darfour.

Deux membres de cette tribu, les deux frères Ali et Ahmed, parvinrent avec leurs troupeaux jusque sur les pentes occidentales des montagnes du Marrah. Ali, l’aîné et le plus riche, venait d’épouser une jeune fille de sa tribu; celle-ci, par suite des travaux journaliers exécutés en commun, conçut pour son beau-frère resté célibataire, un amour passionné. Vaincue par la passion elle fit un jour, en l’absence de son mari, l’aveu de son amour coupable et insensé au jeune homme.

Celui-ci, d’une bravoure et d’une loyauté reconnues, n’écoutant que la voix de l’honneur, la repoussa et lui promit de n’en rien dire à son frère; son frère en effet adorait sa femme et la révélation de cet amour lui eût porté un coup terrible.

L’Arabe passionnée, mais blessée, exaspérée par ce refus, résolut de se venger: Ahmed ne devait posséder aucune femme, il ne devait ni être heureux ni rendre une autre femme heureuse.