Etant tombée malade, elle fit mander son mari près d’elle et après qu’il eut juré de ne jamais trahir le secret qu’elle allait lui confier, elle lui dit que son beau-frère Ahmed la fatiguait par de continuelles poursuites.
Ali fut saisi d’horreur en apprenant la perfidie d’Ahmed en qui il avait pleine confiance; il en conçut un profond chagrin; mais malgré la méfiance qu’il sentait naître en lui, il ne pouvait croire vraiment au crime de son frère.
Ahmed par compassion, fit tout ce qui lui était possible pour calmer la peine de sa belle-sœur; il la traitait avec la plus grande indulgence, comme si rien ne s’était passé. Ali de son côté devenait de plus en plus méfiant, et enfin persuadé de la culpabilité de son frère, il résolut de se venger. Il écarta tout d’abord la pensée d’attenter aux jours de son frère pour lequel il avait toujours eu une sincère affection, mais chercha un moyen de lui infliger une punition dont il se ressentirait pendant toute sa vie.
Un jour, ayant décidé de changer de campement, il expédia en avant ses gens et ses troupeaux, et resta seul avec son frère. Ils s’entretinrent d’abord de choses sans importance, puis, peu à peu, Ali amena une discussion sur les armes et joignant le geste à la parole, il tira son épée, attendit le moment favorable et subitement coupa le tendon d’Achille du pied droit de son frère; puis il s’enfuit à la hâte. Ahmed, fidèle à sa renommée de courage et de fierté ne proféra aucune plainte, il demeura baignant dans son sang, la tête cachée dans ses mains, et attendant ce qui adviendrait.
Bizarrerie du sort, Ahmed el Ma’kur (l’homme au tendon coupé) devait être le fondateur d’une nouvelle dynastie!
Cependant l’amour fraternel n’était pas tout à fait mort chez Ali. Il envoya auprès de son frère deux de ses esclaves, avec ordre de prendre soin de lui, Seid et Birket (les ancêtres des tribus actuelles des Sejadja et des Birket) montés sur deux chameaux mâle et femelle tout équipés; il leur était interdit, sous peine de mort, de le ramener. Ali se retira dans le pays de l’ouest et peu de temps après se sépara de sa femme dont la vue lui rappelait continuellement ce malheureux frère, à la culpabilité duquel il crut pendant toute sa vie.
Les deux esclaves trouvèrent Ahmed évanoui et ayant perdu une grande quantité de sang. Ils pansèrent sa blessure, le ranimèrent de leur mieux et, à sa prière le transportèrent aux habitations les plus proches. Les habitants le reçurent cordialement et informèrent leur roi Kor, le dernier de la tribu des Tadjo, de l’étrange nouvelle de l’arrivée d’un étranger, auquel son propre frère avait sans aucun motif coupé un tendon et qui se trouvait dans le village grièvement blessé.
Ahmed fut transporté devant le roi qui lui fournit tout ce dont il avait besoin et le fit soigner par ses propres médecins; Ahmed ne put toutefois satisfaire la curiosité du roi, car lui-même savait à peine la cause de l’inimitié de son frère.
Le roi Kor était païen comme tous ses ancêtres; il n’avait jamais vu d’étranger, et n’avait aucune idée du monde et de ce qui s’y passait. Il envoyait des troupes exécuter des razzias et piller les tribus de la plaine ou plus simplement encore se procurait tout ce qui lui était nécessaire pour l’entretien de sa cour en s’appropriant les richesses de ses sujets.
Ahmed lui plut; il le chargea de la direction de sa maison et fit de lui son conseiller intime. D’après ses avis ce roi prescrivit à tous ses chefs de faire un partage équitable des terres cultivables et de les distribuer aux habitants à titre de propriété perpétuelle. L’année précédente, à la saison des pluies, les habitants du Gebel Marrah avaient ensemencé les terrains qui leur convenaient le mieux; mais comme il n’y avait ni propriétés individuelles, ni délimitations quelconques, chaque année, avaient lieu des combats sanglants qui coûtaient la vie à de nombreuses personnes. Aussi fût-ce avec joie que les montagnards saluèrent ce partage des terres, auquel ils n’avaient jamais songé.