Quelques siècles auparavant, un Arabe de l’ouest, nommé Riseg, l’ancêtre des Risegat, s’était établi dans la partie sud du Darfour avec ses trois fils, Mahmoud, Mahir et Nuwaib, leurs familles et leurs troupeaux.

Là, dans les forêts immenses, ils trouvèrent pour eux-mêmes et pour les leurs, largement de quoi vivre. Ils étaient également protégés à l’abri, dans ces contrées désertes, de toute attaque de l’ennemi. Ils se multiplièrent rapidement et de nombreuses tribus de moindre importance étant venues se joindre à eux, ils devinrent à la fin si puissants que les sultans du Darfour, malgré tous leurs efforts, ne purent jamais les assujettir complètement. Seul, Mohammed el Fadhl réussit après une lutte longue et pénible, à subjuguer complètement la tribu. Ayant fait cerner peu à peu par ses innombrables Darfour les forêts occupées par les Risegat, il fondit sur eux et en tua un nombre considérable. On fit quelques prisonniers que l’on amena au Sultan. Celui-ci leur ayant demandé où se trouvait le gros des Risegat, «Seigneur, lui répondirent-ils, nous avons tous été tués ou dispersés par tes soldats.» Sur quoi, le sultan donna l’ordre de mettre à mort tous les hommes âgés de plus de trente ans et se fit amener les jeunes gens au nombre de plusieurs milliers. Il prit soin lui-même de classer les captifs d’après leur descendance, et en forma trois groupes d’après les trois tribus originelles dont nous avons parlé. Chacun de ces groupes fut à son tour partagé en deux parties—L’une fut autorisée à vivre comme par le passé dans leur patrie avec leurs femmes, et comme presque tous les troupeaux étaient tombés aux mains de ses chefs, il fit donner un bœuf et une vache à chaque homme, ainsi qu’à chaque femme dont le mari avait été tué pendant le combat. L’autre moitié fut transportée, hommes et femmes, et sous escorte au nord du Darfour. Là, chacun reçut un chameau et une chamelle et on leur assigna pour demeure les pâturages des Eregat qui avaient été presque complètement exterminés. Ce sont là les tribus actuelles des Mahria, des Mahamia et des Naueiba, possesseurs de chameaux et parents des Arabes Risegat (Baggara). Baggara (qui vient de Bagr, la bête à cornes) est un nom qui s’applique à tous les Arabes qui s’occupent de l’élevage des bêtes à cornes; les Risegat, les Habania, les Taascha, les Beni Halba, etc., sont tous des Baggara.

Mohammed el Fadhl mourut au commencement de l’année 1838. Son fils et son successeur Mohammed Husein s’efforça de reconquérir la popularité que son père avait perdue. Mais en 1856, étant devenu aveugle, il dut remettre la direction de presque toutes les affaires à sa sœur Ija Basi Semsem qui gouvernait déjà depuis longtemps en qualité de régente. La sœur aînée des rois du Darfour portait toujours le titre de «Ija Basi» et avait une grande influence politique. La sœur de Mohammed Husein était non seulement prodigue, mais menait une vie tellement relachée que l’entretien de sa cour engloutissait la plus grande partie des revenus de l’état. A cette époque la province du Bahr el Ghazal était soumise au Darfour. Les tribus nègres devaient payer au sultan une redevance en esclaves et en ivoire. Des retards se produisaient souvent dans le paiement du tribut. C’était pour les habitants du Darfour une occasion qu’ils ne laissaient pas échapper d’opérer une razzia qui ordinairement leur procurait un riche butin. Les esclaves et l’ivoire étaient échangés contre les marchandises européennes aux marchands égyptiens se dirigeant sur le Caire par les routes désertes de Bir el Milh, l’oasis Wohad et Siout. C’est de cette manière qu’entraient dans le pays tous les objets recherchés par les For: selles turques richement dorées, brocart d’or et étoffes de soie, parures en or et en argent, armes à feu surtout et munitions.

Le cours du récit nous amène à parler maintenant de l’époque où entre en scène le célèbre Zobeïr Pacha. Membre de la tribu des Djimeab (fraction de la tribu des Djaliin), Zobeïr avait, tout jeune encore, quitté Khartoum et s’était dirigé vers le sud dans l’espoir d’y faire fortune. De nombreux marchands et des chasseurs d’esclaves s’étaient précisément établis sur les bords du Nil Blanc et du Bahr el Ghazal. Le jeune Zobeïr trouva à s’employer chez l’un d’eux, le marchand bien connu Ali Abou Amuri dont Sir Samuel Baker a fait souvent mention. Avec le temps il arriva à se rendre indépendant et fonda une Zeriba pour son compte. Aidé d’indigènes bien armés, il s’appropria quelques terres, amena de grandes quantités d’ivoire et réunit un grand nombre d’esclaves qu’il échangeait à des marchands du Nil contre des armes et des munitions. Je ne crois pas que Zobeïr Pacha fut meilleur ou pire que la plupart des autres trafiquants de cette espèce; le commerce auquel il s’était adonné lui paraissait parfaitement licite. Ce dont on ne peut douter, c’est que c’était un homme d’une volonté de fer et d’une intelligence remarquable. En cela il dépassait de beaucoup les autres marchands d’ivoire et d’esclaves: ce fut, du moins je le crois, la raison principale de son immense succès. Mon intention n’est point de suivre les différentes étapes qui l’amenèrent progressivement à la possession souveraine du Bahr el Ghazal. Il suffit de rappeler qu’à l’époque dont je parle, Zobeïr était un des hommes les plus puissants du Soudan. Aussi, le royaume chancelant du Darfour tomba-t-il rapidement en son pouvoir. Zobeïr étendant toujours ses conquêtes dans la région septentrionale de la province du Bahr el Ghazal, ne tarda pas à se heurter aux régions tributaires du Darfour. Pour éviter toute difficulté, il écrivit au Sultan Husein, prétendant que les nègres, race sans maître et pratiquant le paganisme étaient considérés par les musulmans comme un butin qui leur était désigné par la loi du Prophète. A quoi Husein répondit qu’en sa qualité de descendant de l’ancienne dynastie, il avait le même droit sur les nègres et les marchands de chevaux. Par ce dernier terme, il faisait allusion à Zobeïr qu’il mettait au rang des autres Djaliin connue au Darfour comme Dongolais, marchands de chevaux. Zobeïr ne se laissa pas intimider. Son influence avait crû d’année en année et il avait conquis tous les districts du Bahr el Ghazal tributaires du Darfour. Les habitants de cette province habitués à vivre dans le luxe eurent bientôt à souffrir de l’influence de Zobeïr. Les esclaves ni l’ivoire ne rentrant plus, on fut contraint, pour subvenir aux besoins du Gouvernement d’élever le taux de l’impôt; un mécontentement général se produisit parmi la population. A cette époque vivait à la cour du Sultan Husein un homme du nom de Mohammed el Belali, de la race des Belalia qui forment un parti influent dans la Wadai et le Bornou. Cet homme, un fakîh ou professeur de matière religieuse, se prétendait de noble extinction et s’était insinué dans les bonnes grâces de Husein, en dépit de l’«Ija Basi» et du vizir Ahmed Schetta; ceux-ci, mécontents de son ingérence, décidèrent le Sultan à le chasser du pays.

Jurant de se venger, il se rendit à Khartoum et renseigna le Gouvernement sur la richesse et la prospérité de la province du Bahr el Ghazal et des districts de Hofrat en Nahas qui n’appartenaient plus au Darfour et se trouvaient sans roi.

Le perfide Belali cherchait ainsi à fomenter une guerre contre le Darfour, dans le but de créer des ennuis au Sultan Husein qui l’avait chassé du pays. Le gouvernement, plein de confiance mais mal renseigné, l’envoya de Belali au Bahr el Ghazal pour occuper les provinces sans possesseurs. Kutschuk Ali, un sandjak turc qui disposait déjà de troupes irrégulières (bachi-bouzouks) l’accompagna avec 200 hommes d’infanterie régulière.

On comprend aisément que Zobeïr regarda de travers ce parvenu. Pourtant, avec sa pénétration habituelle, il surveilla le développement du plan de son rival et attendit. Sur ces entrefaites, Kutschuk Ali mourut subitement et fut remplacé par Hadji Ali Abou Murein.

A l’instigation de ce dernier et enhardi par l’inaction de Zobeïr, le Belali se disposa à s’emparer de vive force des magasins de blé établis par Zobeïr lui-même pour les Basinger. Zobeïr n’hésita plus; il saisit l’occasion attendue depuis si longtemps, attaqua le Belali près des magasins de blé et après un court engagement le mit en déroute. Rassemblant tout ce qu’il put trouver d’hommes, le Belali attaqua Zobeïr dans sa Zeriba. Il fut de nouveau repoussé et, grièvement blessé, s’enfuit à Ganda. Les hommes de Zobeïr le poursuivirent, le firent prisonnier et le ramenèrent à la Zeriba où il mourut.

Zobeïr savait fort bien qu’en cette circonstance, son action pouvait avoir de sérieuses conséquences. Aussi employa-t-il tous les moyens pour prouver que le Belali était seul responsable de tout ce qui s’était passé. Il fit de riches présents aux gens du Belali, notamment aux dignitaires et aux personnages influents, si bien qu’à Khartoum l’affaire fut très atténuée. Zobeïr non seulement trouva grâce complète mais il fut même nommé gouverneur du Bahr el Ghazal.