Alors il informa secrètement le gouvernement, du mécontentement qui régnait parmi la population de la province voisine, le Darfour; il ajoutait que lui-même était en relation avec beaucoup de personnes influentes qui salueraient avec joie l’annexion de ce pays aux territoires du Gouvernement égyptien. Il s’offrit même à opérer cette annexion sans aucun secours du Gouvernement. Après de longues hésitations, le Gouvernement agréa enfin la proposition de Zobeïr et celui-ci, au commencement de l’année 1873, se prépara à annexer le Shakkha.

Mais revenons aux Risegat. Après la défaite cruelle que le Sultan du Darfour, Mohammed el Fadhl, leur avait infligée, ils restèrent tranquilles et soumis pendant de longues années. Tandis que l’autorité du Gouvernement baissait de plus en plus, les Risegat au contraire se relevaient peu à peu, à tel point qu’ils recouvrèrent leur situation à demi indépendante, entre le Darfour et le Bahr el Ghazal. On essaya bien de faire rentrer les impôts; mais pendant une razzia, le vizir Adam Tarbusch, l’esclave favori et l’un des chefs du Sultan Husein, fut battu près d’Omm Waragat. Singulière coïncidence! La destinée me réservait quelques années plus tard sur le lieu même de sa défaite, une défaite autrement terrible que m’infligèrent les Mahdistes. Dans une autre occasion, les Risegat avaient surpris une caravane venant du Nil et du Kordofan et se rendant au Bahr el Ghazal. Ils la pillèrent et tuèrent la plus grande partie des gens qui la composaient et parmi eux des parents de Zobeïr. Les Risegat comptant régulièrement parmi les tributaires du Darfour, Zobeïr demanda réparation au Sultan. Celui-ci fit la sourde oreille. Zobeïr déclara alors ouvertement que, ne pouvant obtenir satisfaction, il se voyait contraint à punir les Risegat. Il savait fort bien que c’était là l’occasion d’une première tentative pour l’annexion du Darfour au Gouvernement égyptien.

Le Sultan Husein mourut, sur ces entrefaites, au commencement de l’année 1873. Son fils Ibrahim, que les habitants du Darfour surnommaient Koïko, lui succéda.

Pendant mon séjour à Fascher comme gouverneur du pays, j’eus l’occasion de voir souvent Mohammed el Heliki, un fakîh très connu dans la contrée. Il était né à Fascher même, de la race des Fellata. Il possédait à fond et mieux que personne l’histoire du Darfour; entre autres choses il connaissait par cœur le vieux code, le Kitab Dali. C’est à lui que je devais les notes précises que je possédais sur l’histoire du Darfour et qui malheureusement sont tombées aux mains des Mahdistes avec bien d’autres documents; le tout fut brûlé.

Un soir, il me fit le récit suivant: «Il y a près de trois ans, avant la mort de mon maître le Sultan Husein, nous étions assis côte à côte et parlions du présent et de l’avenir du pays. Il se cacha la tête dans ses mains—l’infortuné était aveugle depuis quatorze ans déjà—et me dit: Je prévois la ruine de mon pays et du royaume de mes frères. Dieu veuille que je n’y assiste pas. J’entends déjà résonner devant ma maison les trompettes turques et le son sourd de l’umbaia des Bahara! Que la miséricorde de Dieu repose sur mon fils Ibrahim et sur mes malheureux descendants.» Mon maître sentait bien le mécontentement général qui régnait; mais il était âgé, il était aveugle et il ne pouvait apporter aucun changement à l’état corrompu du pays.

Il savait trop bien que les choses se passeraient ainsi: les Bahara devenaient trop puissants et l’Egypte était trop avide de conquêtes. Mon maître était un homme sage et le Seigneur qui lui avait enlevé la vue avait rendu son intelligence plus pénétrante.

Zobeïr commença aussitôt les opérations. Il quitta sa forteresse de Dem Zobeïr et marcha contre Shakka avec des forces considérables.

Arrivé à la frontière sud du Darfour, les principaux chefs des Risegat, tels que Madibbo, Aagil woled el Djangaui et plusieurs autres, se joignirent à lui et lui servirent de guides et d’espions contre leurs propres compatriotes.

Quoique son armée eût beaucoup à souffrir de la faim et de la maladie, quoique les Arabes l’attaquassent à maintes reprises, attaques qu’il repoussa toujours malgré de fortes pertes, il atteignit Abou Segan, le point central de la région de Shakka. Là, il apprit que le Sultan Ibrahim Koïko avait envoyé contre lui son vizir Ahmed Schetta qui était en même temps son beau-père, avec une forte troupe. Celui-ci vivait en mésintelligence avec son beau-fils depuis l’avènement de ce dernier au trône et avait pris à contre-cœur le commandement de l’expédition contre Zobeïr. Il disait à ses amis qu’il ne recherchait pas la victoire, mais qu’il préférait une mort héroïque sur le champ de bataille à la vie qu’il devait mener dans les circonstances actuelles. Pendant ce temps, Zobeïr fortifiait ses positions à Shakka et achevait ses préparatifs de combat. Il reçut des Risegat ce message caractéristique: «L’armée du Sultan du Darfour avance; tu es notre ennemi comme lui-même; aussi resterons-nous neutres pendant le combat. Si tu es vaincu, nous te couperons la retraite et anéantirons ton armée, jusqu’au dernier homme; si tu es victorieux, montés sur nos courriers rapides, nous poursuivrons les fuyards et partagerons avec toi le butin».