Dès l’aube, les postes avancés de Zobeïr signalèrent la marche en avant de l’armée du Darfour. A sa tête marchait son chef, le vizir Ahmed Schetta, qui semblait vouloir chercher la mort. Il avait endossé un superbe uniforme, cotte de mailles et casque d’or. On le remarquait de loin, monté sur son cheval caparaçonné d’or et d’argent, en avant des premières lignes de bataille. A peine était-il engagé que son cheval fut tué sous lui; trop fier pour se retirer, il s’élança sur une autre monture, mais à peine était-il en selle qu’il tomba frappé de plusieurs balles. Avec lui tombèrent aussi un grand nombre de ses parents et de ses compagnons fidèles, Melik Saad en Nur, Melik en Nahas (l’instructeur en chef des tambours de guerre impériaux) qui avait été envoyé comme commandant en second.

Privées de leurs chefs, les troupes battirent en retraite. Zobeïr saisit l’occasion pour diriger une contre-attaque, prit l’ennemi de flanc et, après un court engagement, le mit en fuite.

Aussitôt les Risegat, cachés derrière des arbres, tombent sur les fuyards, les massacrent, enlèvent un butin immense et se joignent aux vainqueurs, sachant bien le bénéfice qu’ils devaient retirer de cette trahison.

Un bien petit nombre des soldats du Darfour échappèrent au massacre et purent atteindre Dara, où la lugubre nouvelle fut accueillie par des plaintes et des lamentations.

Zobeïr fit porter la nouvelle de sa victoire à El Obeïd et à Khartoum par des messagers spéciaux. Il reçut, comme cela s’était fait autrefois à l’occasion d’un succès, un renfort d’hommes et de canons.

Lorsque ceux-ci furent arrivés, Zobeïr marcha sur Dara, pendant que le gouverneur général (Hokumdar) quittait El Obeïd pour se rendre à Omm Shanger avec 3000 hommes environ d’infanterie régulière et de cavalerie irrégulière.

A part une attaque insignifiante qu’il repoussa victorieusement, Zobeïr arriva à Dara d’un trait. Il trouva la ville presque déserte, y prit position, éleva une fortification sur une colline de sable et attendit l’attaque des fils du sultan Ibrahim, dont les troupes approchaient. Ces princes se contentèrent de pousser une reconnaissance et retournèrent à Fascher, auprès de leur père, sans avoir livré bataille. Ils l’engagèrent à marcher lui-même à la rencontre de l’ennemi. Ibrahim rassembla donc toutes ses forces; mais, bien que le nombre en fut considérable, il ne s’y trouva que bien peu d’hommes prêts à mourir pour leur roi.

Ibrahim voulant tout d’abord se renseigner sur la position de Zobeïr, s’avança accompagné d’une partie seulement de son armée, dispersée sur un large front. Il fut reçu par une grêle de balles; et quelques hommes de sa troupe furent tués. Ibrahim fut contraint de battre en retraite, mais son arrière-garde croyant à un échec s’écria: «’âbû, ’âbû,» (c’est-à-dire, vous vous êtes couverts de honte), et la clameur était si forte que le sultan l’entendit. Plein d’indignation et de colère, il donna, sans y refléchir, l’ordre à ceux qui se trouvaient près de lui de tirer sur ses propres troupes. Quelques-uns furent tués, d’autres blessés, le reste partit à la débandade; quant à ceux qui étaient restés aux abords du camp ils profitèrent de l’occasion pour s’enfuir et retourner chez eux.

L’ordre inconsidéré du sultan Ibrahim devait avoir de cruelles conséquences: il fut cause, en effet, de la dispersion de son armée et lui coûta ses domaines et la vie.

Néanmoins il fit lever le camp afin d’attirer Zobeïr hors de ses retranchements et, comme il le disait à ses chefs, le vaincre dans un combat en rase campagne. Mais ses hommes avaient perdu toute confiance en lui et les déserteurs devenaient si nombreux qu’à son arrivée à Manoaschi—après une journée de marche—il ne lui restait plus de l’armée colossale qu’il conduisait que quelques troupes insignifiantes.