Zobeïr admirablement renseigné par ses espions sur tout ce qui se passait dans l’armée du sultan, le poursuivit à Manoaschi, avec toutes les forces dont il disposait. Le lendemain à l’aube, il était devant la ville, ses troupes rangées en ordre de bataille. Son arrivée fut le signal d’une fuite générale.
Ibrahim sentant que tout était perdu, résolut de mourir glorieusement. Il endossa sa cotte de mailles lamée d’or et se couvrit de son casque. Puis, accompagné de son fils, du cadi et de quelques serviteurs demeurés fidèles, tous montés sur des chevaux richement caparaçonnés, il s’élança sur l’ennemi, l’épée au clair. Il franchit le premier rang des Basinger; trop fier pour frapper les esclaves, il s’écria: «Fen sidkum Zobeïr?» (Où est Zobeïr, votre maître?) et s’élança vers l’endroit où Zobeïr, vêtu comme ses gens, pointait un canon contre les assaillants; mais il avait à peine fait quelques pas que lui et sa poignée d’hommes tombaient, criblés de balles.
Ainsi périt le dernier roi du Darfour et avec lui s’éteignit la dynastie qui avait sans interruption gouverné cette vaste contrée et ses millions d’habitants pendant des siècles.
Zobeïr fit rendre les plus grands honneurs au sultan défunt. Les «Fukahâ» de Manoaschi furent envoyés pour laver le corps conformément aux rites religieux; et, enveloppé dans un riche drap mortuaire, il fut enterré en grande pompe dans la mosquée de la ville.
Le vainqueur se hâta d’informer de sa victoire le gouverneur général du Soudan qui se trouvait alors à Omm Shanger, puis craignant que le riche butin de la province ne tombât entre les mains des infidèles, Zobeïr marcha immédiatement sur Fascher. Là, il s’empara des trésors royaux, des selles rehaussées d’argent et d’or, des armes, des bijoux, sans parler des milliers de femmes esclaves qu’il partagea entre ses hommes.
Quelques jours après, Ismaïl Pacha arriva. Il était trop tard. Le butin était déjà distribué. Zobeïr en lui offrant des cadeaux de prix, fit tout ce qu’il put pour s’assurer son amitié. Il n’est pas douteux toutefois, que cet épisode fut le commencement d’une mésintelligence entre les deux hommes, mésintelligence qui, par la suite, devait se transformer en une haine mortelle.
L’œuvre de la soumission du reste du pays commença alors. Hassab Allah, le vieil oncle du sultan Ibrahim, avait cherché refuge à Gebel Marrah; Ismaïl Pacha donna l’ordre à Zobeïr de marcher contre lui. Zobeïr eut bientôt fait d’obtenir sa soumission et celle du frère du sultan défunt, Abd er Rahman Shattut. Tous deux furent envoyés au Caire où ils restèrent jusqu’à leur mort. Leurs familles résident encore maintenant dans la haute Égypte et reçoivent une large pension du Gouvernement. Nombre de leurs adhérents étaient restés à Gebel Marrah et s’étaient groupés autour de Hassab Allah et d’Abd er Rahman. Ils choisirent comme chefs les plus jeunes frères du sultan Husein Bosch et Sef ed Din et résolurent de résister.
La première démarche de Bosch fut d’envoyer, comme espion au camp de Zobeïr son beau-fils Gebr Allah, de la tribu de For. Cet homme jouissait de l’entière confiance de son chef qui lui avait donné, en mariage pour s’assurer sa fidélité, sa fille Umm Selma, célèbre par sa beauté, en dépit de l’opposition de sa famille. Gebr Allah, en arrivant au camp de Zobeïr, tomba comme une proie facile aux mains du rusé guerrier. Zobeïr lui promit sa grâce et une haute position dans le gouvernement. Ces promesses suffirent à Gebr Allah pour l’amener à trahir son beau-père et à fournir les renseignements les plus précis sur sa position et sur ses forces. De retour auprès de Bosch, il l’engagea à rester dans la position qu’il occupait, lui donnant à entendre que, les troupes de Zobeïr souffrant beaucoup du froid et de la maladie, leur chef n’avait nullement l’intention de l’attaquer.
Zobeïr suivit les traces de Gebr Allah, comme il avait été convenu au préalable entre eux; à un signal donné, le camp de Bosch fut tout à coup enveloppé et tomba aisément aux mains de l’assaillant. Bosch et Sef ed Din réussirent toutefois à s’échapper et à se refugier à Kabkabia, où ils rassemblèrent de nouvelles forces. Cependant Zobeïr se mit à leur poursuite et dans un combat acharné, les deux malheureux chefs furent tués. Les derniers vestiges des troupes du Darfour disparurent et le pays presque tout entier tomba aux mains du Gouvernement égyptien.
Zobeïr fut élevé au rang de Pacha. Il retourna à Fascher, où Ismaïl Ayoub Pacha s’occupait à mettre de l’ordre dans l’administration de la contrée et à lever de gros impôts. Mais il ne fallut pas longtemps pour que de sérieuses contestations s’élevassent entre ces deux hommes.