Le Dr. Zurbuchen paraissait beaucoup plus âgé que moi-même, (avec sa longue barbe noire et ses lunettes). Je semblais peut-être même plus jeune que je n’étais, en réalité. Ma moustache avait à peine commencé à pousser et, somme toute, j’avais une figure enfantine; c’est pourquoi, partout où nous allions, il était invariablement pris pour le gouverneur et moi pour le docteur ou le pharmacien.

Comme nous approchions de la fin de notre voyage, le docteur qui souffrait de la fièvre, dut retarder sa marche; je le devançai et atteignis le village de Sheria (à une journée de Dara) avec les 2 domestiques de Zurbuchen, un peu avant le moment fixé. Je trouvai les habitants qui avaient été avertis de notre arrivée, se préparant activement pour notre réception. On nettoyait les maisons; on étendait par terre des nattes de paille, le cadi et le sheikh du village[4] avaient prêté leurs vieux tapis pour recouvrir la chaussée au moment de la cérémonie. Faisant agenouiller mon chameau, je mis pied à terre et je me présentai comme faisant partie de l’escorte du nouveau gouverneur. Mes domestiques avaient la consigne de garder le secret. Les villageois curieux m’assaillirent d’innombrables questions. Je fis aux gens le portrait du nouveau moudir en donnant exactement le signalement du Dr. Zurbuchen. «Quelle sorte d’homme est le nouveau gouverneur?» disait l’un. «Oh, répliquai-je, je pense qu’il fera de son mieux et je crois qu’il est porté à se montrer juste et conciliant.» «Mais est-il brave? A t’il bon cœur?» disait un autre. C’était une question plutôt embarrassante pour moi; aussi répliquai-je prudemment: «Il ne paraît pas avoir peur; mais je n’ai point encore entendu dire grand chose au sujet de son courage; ce dont je suis persuadé, c’est qu’en cas de nécessité, on trouvera en lui un homme. Il a une apparence virile et je crois qu’il a bon cœur; mais naturellement il lui est impossible de satisfaire chacun.» «Ah, dit un autre, si seulement nous avions un gouverneur comme Gordon Pacha, le pays serait certainement tranquille. Il distribuait sans cesse des présents, jamais il ne repoussait le pauvre et le nécessiteux. Je ne l’ai entendu qu’une fois dire des paroles dures; c’était au temps où Soliman Zobeïr était à Dara; Gordon s’adressant au cadi lui déclara qu’il y avait bien des mauvaises têtes parmi les Soudanais et qu’il ne fallait pas toujours les traiter avec douceur. «Oui,» confirma le cadi, «je l’ai entendu parler ainsi moi même; mais ce n’est pas de nous qu’il parla, mais des Gellaba et des marchands du Nil qui étaient impliqués, avec Zobeïr et son fils, dans toutes sortes de trafics illicites dont ils tiraient toujours quelque bénéfice».

«Gordon était vraiment un brave homme, dit le cheikh du village, qui se présenta lui-même, expliquant son nom: Moslim woled Kabashi. J’étais l’un des chefs placés sous ses ordres dans la bataille contre les Arabes Mima & Khauabir. Ce fut une chaude journée dans la plaine de Fafa! L’ennemi nous avait cherchés et avait déjà forcé la première ligne de nos troupes; les javelots tombaient drus autour de Gordon; mais il ne semblait pas y faire attention et la victoire, que nous remportâmes, fut entièrement due à lui et ses cent hommes de réserve. Au plus fort du combat il trouva le temps d’allumer très calme une cigarette. Le lendemain, quand il procéda au partage du butin, personne ne fut oublié; mais il ne garda rien pour lui-même. Il avait le cœur très tendre pour les femmes et les enfants et ne permit jamais qu’on se les partageât, comme c’est notre coutume dans la guerre. Il les nourrissait, leur donnait des vêtements à ses propres frais et les renvoyait chez eux aussitôt que la guerre était terminée. Un jour, continua le sheikh en souriant, sans le lui faire savoir, nous mîmes quelques femmes de côté; mais s’il nous avait découverts, nous aurions passé un mauvais quart d’heure.

Après une courte pause, je demandai des renseignements sur les affaires et sur les fonctionnaires que je me fis présenter; les uns étaient dignes d’intérêt, d’autres étaient jugés plus sévèrement.

Pendant ce temps le Dr. Zurbuchen et le reste de la caravane étaient arrivés. Aussitôt, le sheikh, le cadi et les autres dignitaires du village formèrent un demi-cercle pour le recevoir, tandis que moi, m’effaçant autant que possible, j’attendis le discours qu’allait prononcer Moslim woled Kabashi à son nouveau moudir, le Dr. Zurbuchen. Il commença par souhaiter une chaude bienvenue au nouveau gouverneur, loua ses qualités et décrivit éloquemment la joie qu’éprouvait tout le peuple de sa venue. Le pauvre Dr. Zurbuchen, qui comprenait très mal l’arabe devenait de plus en plus perplexe. «En vérité, je ne suis pas le gouverneur, s’écria-t-il, je ne suis que l’inspecteur sanitaire. Le gouverneur doit être arrivé depuis longtemps. Peut-être a-t-il été pris pour quelqu’un d’autre.» Je pensai alors que le moment était venu de m’avancer, et, en riant, je remerciai les villageois de leur bonne réception, les assurant que je ferais tout mon possible pour satisfaire leurs désirs et que, en même temps, je comptais sur eux pour la stricte exécution de mes ordres. Naturellement ils me firent les plus grandes excuses de ce qu’ils ne m’avaient pas reconnu. Je les rassurai promptement leur déclarant que mon seul désir était de rester dans les termes les plus amicaux avec eux tous. J’exprimai l’espoir qu’il en serait ainsi pendant longtemps. Depuis ce jour, le sheikh Moslim woled Kabashi devint un de mes plus fidèles amis; il le fut dans les heures de joie comme dans les heures de tristesse, et jusqu’à mon départ du pays.

Ce petit incident ne nous empêcha pas d’avoir grand appétit et nous fîmes honneur à un excellent mouton rôti, après quoi, nous nous remîmes en selle. Nous passâmes la nuit sous un grand arbre à environ deux heures de marche de Dara. Le lendemain, au lever du soleil, j’envoyai un messager pour annoncer notre arrivée. Dès que nous approchâmes de la forteresse, les honneurs militaires nous furent rendus. Accompagnés par le commandant, le major Hassan effendi Rifki, Zogal bey, le sous-gouverneur, le cadi et quelques-uns des principaux marchands, nous nous avançâmes vers le fort dans lequel s’élèvent les bâtiments du gouvernement. L’inspection dura environ une demi-heure, après quoi je me retirai dans mon logis particulier où j’avais fait préparer un appartement pour le Dr. Zurbuchen, qui devait être mon hôte pendant quelques jours.

Dara, la capitale du Darfour méridional, est construite au milieu d’une grande plaine dont le sol est composé en partie de sable et en partie d’argile; le fort lui-même se trouvant sur le sommet d’une colline sablonneuse et basse, à l’endroit même où Zobeïr Pacha s’était retranché lorsqu’il avait envahi la contrée. Le fort est entouré d’une muraille longue d’environ 500 mètres et large d’environ 300, avec des tours à chaque angle et bordé d’un large fossé profond de 6 mètres. Les troupes étaient cantonnées dans des huttes construites dans ce rectangle; au centre se trouvaient les bâtiments du gouvernement, comprenant la maison du gouverneur, divers bureaux, les cours de justice (la mahkama), justice religieuse exercée par le cadi, la temporelle, (meglis mahalli), par le président Serr et Toudjar, chef des marchands, de même que les magasins d’armes et de grains que Gordon avait relevés. Près de la porte du sud se trouvaient les maisons de Zogal bey, du cadi et du commandant, construites en briques cuites et entourées de murs.

La ville de Dara, composée presque toute entière de huttes de paille et d’argile, se trouve à quelques centaines de mètres à l’est du fort, tandis qu’à 1000 mètres à l’ouest est situé le village de Gos en Naam; 700 mètres plus loin se trouve le hameau de Khoumi.

En y comprenant la garnison, la population de Dara comptait de 7 à 8000 habitants, dont la plupart appartenaient aux tribus locales; mais il y avait aussi un nombre considérable de marchands du Nil.

Nous étions au mois du Ramadan, époque du grand jeûne mahométan; on nous prépara un repas composé de viande, de pain, de dattes et de limonade; les fonctionnaires, ne pouvant assister au repas à cause du jeûne prescrit, se firent excuser. J’en fus très heureux, car nous étions extrèmement fatigués.