Le soir, un coup de canon nous annonça que le soleil avait disparu de l’horizon et qu’un jour de jeûne était encore écoulé. On prépara à la hâte le repas du soir. Zogal bey, Hasan effendi Rifki, le cadi el Bechir et le Serr et Toudjar Mohammed Ahmed vinrent prendre avec nous le repas appelé futur (le premier repas après le jeûne). Un grand nombre de serviteurs apportèrent du mouton rôti, du poulet, des vases de lait et des plats de riz inondés de beurre et de miel; il y avait encore des cruches d’asida et différents mets consistant en un mélange de pâtes de duchn et de morceaux de viande.

En quelques minutes, le plancher de la maison fut couvert d’un sable très fin; par dessus, on étendit des nattes de palmier et des tapis sur lesquels les plats furent déposés. Zogal bey procéda lui-même à la distribution des mets, servant ceux qui étaient venus nous saluer et toute la domesticité, réservant toutefois les meilleurs morceaux pour les hôtes les plus importants.

Nous prîmes place et attaquâmes vigoureusement le mouton rôti. Il n’y avait naturellement pas trace de couteaux ni de fourchettes. Tout-à-coup, nous entendîmes les domestiques se disputer au dehors avec deux hommes qui voulaient pénétrer auprès de nous, sous prétexte de communications très importantes à nous faire. Je priai Zogal bey de s’informer de la cause de ce bruit. Il lécha ses doigts ruisselants de graisse de mouton, sortit et revint quelques minutes après, porteur d’une lettre. Cette missive venait d’Ahmed Chadoin et de Gebr Allah, les commandants de Bir Gaoui, petite station militaire située à trois journées de marche au sud-ouest de Dara. D’après la lettre, les deux chefs déclaraient avoir reçu de source très sérieuse, l’avis d’une attaque projetée contre eux par le sultan Haroun. Leurs forces étant insignifiantes, ils demandaient qu’on leur envoyât des renforts de Dara ou bien qu’on leur permit d’abandonner momentanément la station. Ils ajoutaient que, s’ils se trouvaient contraints de battre en retraite, les villages du district seraient infailliblement pillés, sans aucun doute.

Il n’y avait pas une minute à perdre. Je donnai l’ordre à Hasan effendi de se tenir prêt avec deux cents hommes d’infanterie régulière et deux cents cavaliers irréguliers et puis de m’accompagner à Bir Gaoui.

Zogal, Hasan et les autres cherchèrent à me détourner de mon projet d’aller moi-même à Bir Gaoui, car après mon si long voyage, je devais avoir grand besoin de repos. Je leur fis comprendre que je n’avais été envoyé au Darfour que pour combattre le sultan Haroun et que, si je voulais me conformer aux ordres de Gordon Pacha, je ne devais pas laisser échapper l’occasion qui se présentait. Voyant bien qu’ils ne pouvaient m’empêcher de partir, ils se décidèrent à faire les préparatifs du départ; peut-être d’ailleurs étaient-ils intérieurement très satisfaits de me voir prendre en personne le commandement et la responsabilité de cette expédition.

Le cheval bai dont Gordon m’avait fait présent, était épuisé par le long voyage que nous venions de faire. Je demandai donc si quelqu’un avait un cheval à me prêter ou à me vendre.

Zogal possédait depuis quelques jours un étalon blanc de Syrie. Il l’envoya chercher: c’était un cheval de campagne, fort, bien découplé; ayant appartenu à un officier, il était rompu à la fatigue et habitué au tumulte des combats. Zogal bey voyant que l’animal me plaisait beaucoup, me pria de l’accepter comme Dhijafa (en témoignage d’hospitalité); je lui déclarai que, comme il était mon subordonné, je ne pouvais accepter son présent. Dans la conversation que nous avions eue, j’avais dit que mon cheval m’avait été donné par Gordon; Zogal ne voyait aucune différence entre les deux cas. Cependant je lui fis comprendre qu’il était permis d’accepter un présent d’un supérieur, surtout un témoignage d’amitié, mais non d’un subalterne.

Il finit par accepter 180 écus,[5] non sans avoir vivement protesté.

Un peu après midi, tout était prêt. Je pris congé du Dr. Zurbuchen, avec l’espoir de le revoir dans quatre ou cinq jours; et je partis pour le sud-ouest. Jeune et vaillant, je me réjouissais à l’idée d’une rencontre avec le sultan Haroun. Les difficultés m’importaient peu, et je ne demandais que l’occasion de montrer à mes hommes sinon mes capacités, du moins ma bonne volonté.

Après le coucher du soleil, je fis ranger mes hommes en bataille. Tous, même les officiers, étaient Soudanais; les cavaliers seuls étaient Turcs, Égyptiens, etc... Ils me connaissaient à peine; aussi profitai-je de l’occasion pour leur dire quelques paroles, les encourager à supporter courageusement les fatigues d’une marche forcée, me déclarant prêt à partager avec eux la bonne et la mauvaise fortune. Ces simples mots, je le constatai avec joie, produisirent sur eux une excellente impression. Selon la coutume soudanaise, ils brandirent leurs armes au-dessus de leurs têtes et me promirent de sacrifier, s’il le fallait, leurs vies, pour assurer la victoire.