Vers midi, nous fîmes halte près d’un village.
Mes gens étaient bien montés en armes et en munitions; chacun possédait même comme outre une peau de gazelle ou de chevreau, mais ils n’avaient presque pas de provisions. A mes observations, il avait été répondu qu’il était inutile de se charger de vivres et que, partout au Darfour, on trouverait quelque chose à manger.
Je fis appeler le sheikh du village et le priai de nous envoyer une provision de «duchn». Cette graine s’amollit dans l’eau et on la mange mélangée avec le fruit du tamarinier. L’eau elle-même conserve un goût très agréable, doux et acide et désaltère à souhait.
Cet aliment est considéré par les Européens comme indigeste, mais il est en réalité très nourrissant. Je m’y étais habitué progressivement; cependant, quand j’étais même légèrement indisposé, il m’occasionnait toujours quelque malaise, dû à la difficulté que j’avais à le digérer.
Le sheikh nous apporta ce que nous demandions et un vase d’«asida». Les hommes prirent leur repas et j’invitai à ma table les officiers qui préféraient de beaucoup mes conserves d’Europe à l’«asida» et au «duchn». Je fit donner au sheikh par mon secrétaire un reçu du blé qu’il nous avait fourni, afin qu’il en fut tenu compte plus tard au moment du payement des impôts. Le sheikh, très étonné, ne voulait pas accepter de reçu, prétendant qu’il était de son devoir de nous remettre le «duchn» et que du reste, l’hospitalité l’exigeait ainsi. Je lui fis entendre que j’etais convaincu du caractère hospitalier des habitants du Darfour, mais qu’il n’était plus juste d’y avoir recours alors qu’il s’agissait de nourrir quelques centaines d’hommes et qu’il devait donc accepter le reçu. Il y consentit à la fin et me déclara que les habitants étaient tous disposés à faire tout ce qui leur serait possible pour approvisionner les troupes si l’on voulait agir d’après ces principes. Malheureusement, ajouta-t-il, les soldats avaient l’habitude, à leur arrivée dans un village, de s’approprier tout ce dont ils ont besoin et naturellement, les habitants inquiets pour leur approvisionnement personnel, cherchaient à cacher toutes les provisions du mieux qu’ils peuvent. Je remerciai le sheikh de son renseignement et lui promis de faire mon possible pour éviter de pareils faits à l’avenir.
Après trois heures de halte, nous reprîmes notre route accompagnés de la bénédiction du brave homme et de ses gens. Le chemin traversait des terrains couverts d’épaisses forêts, entrecoupées de marécages et d’étangs formés par les pluies. De loin en loin, entre les arbres, nous apercevions un village. Après une marche forcée de quatre heures, nous fîmes halte au milieu d’une plaine où poussaient quelques arbres clairsemés. De là, je dépêchai deux cavaliers à Bir Gaoui pour annoncer notre arrivée. Pendant cinq heures, nous goutâmes un doux repos sous les figuiers sauvages et les tamariniers; enfin nous nous remîmes en route et marchâmes jusqu’au lendemain midi, ne nous arrêtant que rarement. Ayant dû, une ou deux fois, refaire nos provisions de blé, je me heurtai chaque fois à la difficulté de faire accepter un reçu par le sheikh. Grâce à la rapidité de notre marche, nous comptions atteindre Bir Gaoui avant la nuit. Sur notre route se trouvait un endroit où croissaient en abondance des palmiers deleb (Borassus flabelliformis); nous le contournâmes pour ne pas être blessés par les fruits qui pouvaient tomber de ces arbres. Un seul de ces fruits pèse environ deux à trois livres. Malheur à l’étranger qui, sans le savoir, passe la nuit dans un de ces buissons de palmiers. Les indigènes, eux mêmes, sont très prudents et empêchent les ignorants de camper en un tel lieu pendant la saison où les fruits mûrissent. Au coucher du soleil, nous arrivâmes à Bir Gaoui. Ce poste était entouré d’une zeriba rectangulaire, dont les côtés mesurent 180 mètres de long et forment une haie continue de bois épineux, haute de deux mètres et d’une épaisseur de trois mètres environ. A l’intérieur, s’èlevaient les remparts, d’où les soldats pouvaient tirer au loin par dessus la haie. En dehors de la haie était creusé un fossé large et profond d’environ trois mètres.
La garnison forte de 120 fusiliers irréguliers était sortie avec les officiers pour me rendre les honneurs.
Je fis arrêter mes hommes et m’avançai pour rendre le salut. Une musique très peu agréable à l’oreille se fit entendre; on battait de la «Nahas»[6] et de la «Nugara», on sonnait de «l’Umbaia», on agitait des calebasses remplies de pierre! Le tout faisait un bruit d’enfer bien suffisant pour une garnison, non de 120 hommes, mais de mille.
Après l’inspection, je saluai Ahmed Chad vin, Gebr Allah et toute la garnison. Certains hommes se firent un plaisir de tirer quelques salves. Ma petite troupe défila alors sur deux rangs et entra, sur mon commandement, dans la zeriba. L’intérieur de celle-ci était rempli de huttes de paille; celles des officiers étaient entourées de hautes murailles en paille. La place était suffisante et ma résidence particulière fut installée dans une autre hutte de paille, à un endroit demeuré libre.
Le poste de Bir Gaoui avait été établi pour protéger les villages environnants. Mais la garnison ne pouvait suffire pour repousser une attaque, et l’utilité du poste était sujette à question.