En descendant de cheval, je me couchai sur un angareb (bois de lit arabe, bas, garni de lanières de cuir), et envoyai chercher Ahmed Chad vin et Gebr Allah pour demander quelques renseignements sur les actes du sultan Haroun. Ahmed Chad vin arriva, appuyé sur des béquilles. Il appartenait à la tribu des Fung; ses ancêtres qui avaient été faits prisonniers par les For, lors de la conquête du Kordofan par ces derniers, avaient été emmenés en captivité dans la contrée.
Il remplissait les fonctions de Hakim Ghot (sorte de préfet) et répondait de la sécurité du pays.
Je lui demandai pourquoi il était boiteux; il me répondit qu’il avait été quelques années auparavant blessé au genou par une balle; depuis ce temps là, ajouta-t-il, j’ai toujours sous la main un cheval tout sellé. Dans la zeriba, cela va encore; mais, quand on voyage par ces temps de trouble, on peut être attaqué à chaque instant; aussi, même quand je dors, mon cheval est-il toujours près de moi, la bride passée dans mon bras. Celui qui jouit de deux bonnes jambes, peut aisément prendre la fuite: avec ma jambe raidie je ne saurais courir; j’ai dû m’exercer à monter rapidement à cheval avec une seule jambe.
Je lui demandai des nouvelles du sultan Haroun. Il me répondit que Gebr Allah Agha avait envoyé des espions; ceux-ci étaient de retour depuis quelques heures et racontaient qu’Haroun avait rassemblé ses hommes, mais n’avait pas encore quitté ses montagnes.
Je considérai avec grand intérêt Gebr Allah. C’était un noir grand et bien proportionné, de la tribu des For. Il pouvait avoir 40 ans; son visage réflétait quelque noblesse; chose rare, il avait un nez aquilin d’une forme parfaite, une petite bouche, le visage entouré d’une barbe naissante. Et cependant ce fourbe avait trahi son beau-père, le sultan Bosch qui lui avait donné pour femme, la plus belle de ses filles. Comment avoir confiance en un tel homme?
Il avait sans doute d’excellentes raisons pour rester fidèle au gouvernement; sachant fort bien, qu’une fois entre les mains d’Haroun, celui-ci vengerait la mort de son père et de son oncle. Son ambition était d’obtenir le titre de bey, comme Zogal, avec lequel il était en mauvais termes.
Mon voyage et surtout la marche des deux derniers jours me forcèrent à prendre du repos. Je ne pus m’endormir. A un mal de tête accompagné de fièvre se joignait encore une musique infernale qu’on tenait à ne point faire cesser, en l’honneur de mon arrivée.
Le lendemain matin, j’étais brisé et souffrais d’un violent mal de tête, quand Ahmed qui était venu s’informer de ma santé, s’écria presque joyeusement: «Ce n’est rien; j’ai un de mes hommes qui dissipera, comme par enchantement, votre mal de tête. Il en sait plus long que le docteur de Dara».
En réalité, il n’y avait pas de docteur à Dara, mais un pharmacien auquel les malades avaient donné le titre de médecin.
«Fort bien, lui dis-je, mais comment s’y prendra-t-il pour me guérir?» «Très simplement; il posera ses mains sur ta tête et prononcera quelques paroles; aussitôt tu seras non seulement guéri, mais encore mieux portant qu’auparavant».