J’ordonnai à mon trompette, que pendant cette marche rétrograde inattendue, j’avais pris en croupe afin qu’il ne fut pas trop essoufflé de jouer la sonnerie de «Colonel» et de «Cessez le feu». Mais la fusillade continua; ce ne fut qu’à la répétition de la sonnerie que le feu cessa. J’étais arrivé moi aussi en plein dans la mêlée et je reçus, sans en être blessé, une balle qui traversa le manteau gris, que je portais par dessus l’uniforme pour me protéger contre le froid. Une autre balle avait égratigné la jambe droite de derrière de mon cheval.
Je fis réunir autour de moi tous les officiers et l’incident me fut alors expliqué de la manière suivante.
Les troupes de Fascher, sous les ordres de Gasmi effendi, auquel était adjoint un indigène Mohammed bey Khalil, avaient appris la veille que le sultan Haroun se trouvait à Niurnja. Elles avaient marché toute la nuit et s’étaient avancées, protégées par les maisons. Les troupes que j’avais laissées, se chauffaient tranquillement autour d’un feu, n’ayant pas jugé nécessaire de faire bonne garde. Quand les troupes de Fascher ouvrirent le feu sur elles, les prenant pour des soldats de Haroun, mes hommes de leur côté croyant à une attaque du sultan rebelle, se mirent eux aussi à tirer sur les agresseurs qui se trouvaient protégés par les huttes. Quoique Mansour effendi Hilmi, le même qui assistait au meurtre de Soliman Zobeïr, et que j’avais laissé auprès de mes hommes fit sonner aussitôt «l’alarme» et le «feu rapide,» les troupes de Fascher ne cessèrent pas de tirer, car, comme le disait Mohammed bey Khalil, «le sultan Haroun possédait aussi des soldats et des trompettes qui portaient le fez».
Ce ne fut qu’à mon arrivée et en entendant mes. sonneries qu’ils comprirent leur erreur et que des troupes obéissant au même chef s’entre-tuaient mutuellement. De mes gens, qui étaient protégés par des murs en pierre, trois furent tués et quatre blessés. Les troupes de Fascher enregistrèrent quatre morts et sept blessés.
Je fis panser les blessés et, sur le champ même, dressai procès-verbal de l’incident, pour l’expédier aussitôt aux autorités.
L’étalon blanc que j’avais acheté de Zogal bey et que j’avais laissé à la Djami avec mes gens, avait été traversé de part en part à la gorge, près de la poitrine. Je trouvai la pauvre bête étendue sur le sol, épuisée par la perte de sang. La balle n’ayant touché aucune partie essentielle, il se remit peu à peu. Je le fis entraver et lui introduisis, à l’aide d’une baguette de fusil, une bougie dans la blessure. Huit jours après, il était tout à fait rétabli.
Nous restâmes dix jours à Niurnja, sans nouvelle aucune. Les troupes qui, comme il avait été convenu, devaient avoir quitté Kolkol, n’étaient pas arrivées et la communication avec les hommes que nous avions laissés à Dara et à Fascher était coupée par les montagnards, qui ne laissaient passer aucune estafette isolée.
Dans l’intervalle, j’allai dans les montagnes visiter le territoire de Abd er Rahman Kousa, l’un des principaux chefs de Haroun. Ses villages étaient totalement abandonnés; les habitants s’étaient retirés dans la montagne, derrière de gros massifs pierreux d’où ils nous observaient. Toujours prévenus à temps de nos marches, ils avaient ainsi le temps de se sauver.
La vallée que nous parcourûmes était couverte de forêts. Sur les arbres, des vases ronds, en argile, avaient été déposés pour recevoir des essaims d’abeilles qui abondent dans ces parages. Sur l’avis prudent du Sherteia (sheikh) Tahir, un originaire du Gebel Marrah, nous évitâmes ces arbres et passâmes assez rapidement pour ne pas troubler cette multitude d’abeilles.
Nous campâmes à une demi-lieue environ plus loin, sur le revers d’une montagne. Au coucher du soleil, Sherteia Tahir se rendit aux ruches pour recueillir un peu de miel, accompagné de quelques hommes chargés de bois et de paille. Ils allumèrent un grand feu dont la fumée chassa les abeilles et ils revinrent bientôt chargés de miel.