Ils ramenèrent aussi, couché sur un brancard, un de nos Basingers mourant. Cet homme, au moment de notre passage près des ruches, était sans doute resté seul et en arrière; le visage et les mains enveloppés de linges, il avait tenté de prendre quelques rayons de miel. Furieuses, les abeilles l’avaient attaqué et atrocement maltraité. Le Basinger était probablement tombé de l’arbre et était resté évanoui jusqu’au moment où Sherteia Tahir l’avait trouvé. Son visage, criblé de piqûres d’abeilles excitées, n’était plus qu’une masse méconnaissable, de la grosseur d’une énorme courge. Jamais je n’avais vu un homme, vivant, et d’un aspect si effrayant. Quelques heures plus tard, le malheureux rendit l’âme, sans avoir repris connaissance.

Avant le lever du soleil, Tahir nous quitta. Il redoutait une attaque des abeilles, dont la vengeance n’était sans doute pas encore satisfaite. L’expérience lui conseillait de ne pas s’attarder en route.

De retour à Niurnja, je fis lever le camp et nous partîmes pour Mortal en passant par Dar Omongaui.

En route, nous traversâmes quelques villages et en surprîmes les habitants, qui n’avaient pas été informés de notre marche. La plupart d’entre eux se trouvaient avec le sultan Haroun; ceux qui restaient parvinrent à s’échapper. Nos soldats purent s’emparer d’une trentaine de femmes. Les pauvres diables avaient eu trop de misères à supporter pour qu’on leur refusât l’autorisation de disposer de leurs prisonnières.

Nous pûmes ensuite nous approcher d’un village sans être aperçus par les habitants; mais dès qu’ils nous virent, ceux-ci remplis d’effroi, se mirent en toute hâte à escalader les montagnes avoisinantes. J’étais à cheval en avant de mes hommes et ne pus apercevoir aucun homme parmi les fuyards. Je fis sonner la «halte», afin que ces pauvres femmes eussent le temps de se mettre en sûreté. Puis, je fis sonner «en avant» et comme j’avais remarqué qu’une femme avait abandonné sur un rocher deux petits enfants qui la gênaient dans sa fuite précipitée, je m’approchai de cet endroit et trouvai deux charmantes petites fillettes, toutes nues, le cou et les cuisses ornés de colliers de perles rouges. Elles semblaient jumelles; toutes deux étaient noires comme des corbeaux et pouvaient avoir de 16 à 18 mois. Elles se tenaient l’une contre l’autre en pleurant. Je descendis de cheval, pris entre mes bras les petites qui se débattaient et leur donnai quelques morceaux de sucre que j’avais fait prendre dans ma gibecière. Le sucre sans doute était de leur goût, car elles se mirent à sourire au milieu de leurs larmes.

Je les enveloppai chacune dans un foulard de couleurs variées et éclatantes—j’en portais toujours avec moi pour les distribuer en cadeaux—et les ayant replacées toutes consolées sur le rocher, je m’éloignai; je regardais longtemps en arrière, et vis à la fin de très loin une forme humaine descendre la montagne et accourir vers les fillettes. C’était sans doute la mère, qui retrouvait avec joie ses enfants!

Arrivé à Mortal, après une marche de trois jours, je laissai les troupes de Fascher regagner leur garnison, tandis que je me dirigeai moi-même vers Dara.

Toutefois avant de partir, je fis rassembler les prisonnières de mes hommes et leur rendis la liberté. Quant aux soldats, je leur fis expliquer par un interprète que les maris de ces femmes devant fatalement un jour ou l’autre faire leur soumission au Gouvernement, nous devions aide et protection à leurs femmes et à leurs enfants. Les captives me remercièrent et retournèrent bien vite à leur maison.

Le lendemain, à midi, comme nous prenions un instant de repos, mes soldats m’amenèrent quelques individus de la tribu des Beni Mansour. Ces gens m’informèrent que le sultan Haroun avait attaqué Dara, et que, repoussé, il s’était retiré sur Manoashi, éloigné d’une petite journée de marche de l’endroit où nous étions arrêtés et qu’il avait pillé le village.