«J’ai appris, leur dit-il, que Slatin, l’infidèle, avait accordé la liberté à toutes les femmes prises par ses soldats. Il ne convient donc pas que moi, le sultan fidèle, je vous conserve comme butin et vous emmène avec moi. Je vous rends donc la liberté et ne retiens que celles qui sont de ma famille et dont je suis par conséquent le chef.»
Ses gens, en effet, avaient fait prisonnières quelques Miram (princesses de la race royale des For), à Dara et une autre princesse de Tauero. Cette dernière était précisément la femme du sheikh Meki el Mansour. Le malheureux se livrait déjà à la joie que lui causait la nouvelle de la générosité de Haroun, quand on lui apprit que sa femme ne se trouvait pas au nombre des captives rendues à la liberté. Jugez de sa tristesse!
Pendant mon séjour au Gebel Marrah, le froid intense qui régnait alors avait fait périr quelques-uns de mes hommes. Ceux qui se nourrissaient de mérisa et de viande avaient facilement supporté la rigueur du temps; mais ceux qui se nourrissaient de lait avaient succombé.
Je fis reprendre la marche et terminai mon rapport. Je laissai en arrière tous ceux qui étaient faibles et malades, disposant encore de plus de 175 hommes d’infanterie régulière et de 140 Basingers.
Les chevaux, n’étant pas ferrés, s’étaient blessés aux sabots sur les chemins pierreux des montagnes; seul mon cheval blanc qui s’était remis de ses blessures était en état de marcher.
En quelques heures nous atteignîmes le camp abandonné par Haroun. Auparavant j’avais envoyé à Dara des messagers chargés d’annoncer que je restais à Manoashi; d’autres avaient l’ordre de presser les tribus arabes des Beni Halba et des Messeria qui se trouvaient dans le voisinage de venir me rejoindre le plus rapidement possible avec leurs chevaux.
Nous suivîmes la trace de l’ennemi qui devait avoir une avance d’au moins neuf à dix heures. Cette trace bien marquée conduisait d’abord vers le nord-ouest, puis droit au nord, dans la direction de Fascher. D’après les rapports que j’avais reçus, le sultan Haroun pouvait avoir à peu près 400 fusils, quelques centaines de gens armés seulement de lances et d’épées et environ 60 cavaliers; il ne pouvait guère, avec ces forces, attaquer Fascher, où l’on était sans doute déjà informé de sa présence dans la plaine. Quelles pouvaient donc être ses intentions?
Comme la nuit tombait, nous dûmes faire halte, les soldats étaient épuisés; dans l’obscurité, nous ne pouvions suivre avec certitude les traces indistinctes qui se ramifiaient en tous sens. Mais au lever du soleil nous reprîmes notre route; toute la journée nous marchâmes sans nous arrêter et sans camper; à peine accordai-je quelques instants de repos. Je marchai à pied, afin d’encourager les hommes.
Ils avaient fait des marches fatigantes dans le Gebel Marrah; ils avaient rudement souffert du froid et de la faim et auraient été naturellement enchantés de rentrer dans leur garnison, où j’aurais pu, ils le savaient bien, les remplacer par des troupes fraîches. Mais nous n’avions pas de temps à perdre et je le leur avais fait comprendre avant de nous mettre à la poursuite de Haroun: il ne leur restait qu’à se résigner.