Nous campâmes à environ deux milles du Gebel Haraz; nous étions à peine éloignés de Fascher de deux jours de marche. Comme nous n’avions pas eu le temps, avant notre départ, de nous approvisionner suffisamment et que nous n’avions rien trouvé dans les villages pillés par Haroun; comme, d’autre part, le chemin qu’il avait suivi, se trouvait en dehors de tous lieux habités, la faim commença à se faire cruellement sentir chez mes gens. Je leur ordonnai de se secourir mutuellement le plus possible et leur promis des vivres pour le lendemain, à moins d’une rencontre avec l’ennemi, rencontre qu’il fallait prévoir.

Comme nous atteignions le lendemain matin, un peu après le lever du soleil, les puits de Gebel Haraz, nous les trouvâmes abandonnés. Nous n’avions pas encore apaisé notre soif—l’eau nous ayant manqué également la veille,—que mes soldats amenèrent une femme qui était cachée dans le voisinage et qui voulait fuir, nous prenant pour des ennemis. Elle raconta que, la veille Haroun avait surpris et pillé le village d’Omer, sultan de Massabat, village situé à une petite lieue de là; un grand nombre d’habitants avaient péri dans l’affaire. Les survivants, femmes et enfants, se tenaient cachés dans les fourrés voisins presque impénétrables. Haroun s’était retiré à l’aube et ne devait pas se trouver bien loin. Cette nouvelle nous rendit très heureux car nous étions convaincus qu’une rencontre avec Haroun était imminente.

Nous nous remîmes aussitôt en route. La femme nous servit de guide et, laissant à droite le village pillé, nous trouvâmes, après une heure et demie environ de marche, les traces encore toutes fraîches de l’ennemi. Mes soldats étaient redevenus joyeux et marchaient gaiement; ils étaient ravis de la rencontre, car ils pensaient qu’après la victoire ils pourraient retourner auprès de leurs femmes et de leurs enfants et se reposer de tant de fatigues.

Nous suivions la direction de l’est. Il pouvait être 11 heures du matin; nous nous trouvions en vue de deux petites collines pierreuses, quand des gens de Ahmed Chadvin, qui marchaient sur notre flanc pour nous protéger, amenèrent un homme.

Celui-ci raconta qu’il avait été blessé et fait prisonnier dans le village d’Omer, qu’il venait de s’échapper et avait reconnu de loin mes hommes à leur fez rouge. Le sultan Haroun, ajouta-t-il, était posté en arrière des collines de pierre que nous apercevions tout près de nous, à Rahat en Nabak.

Nous fûmes bientôt à proximité des deux collines. Je me portai un peu en avant, afin de reconnaître la position de l’ennemi.

Haroun était en effet campé à 2500 mètres environ en arrière des collines, sur un terrain en pente et je pouvais voir distinctement au moyen de ma lunette, qu’on était en train de seller les chevaux et qu’il régnait dans le camp une grande agitation. Haroun avait donc connaissance de mon approche et se préparait à livrer bataille ou bien à continuer sa route. Je donnai rapidement mes ordres.

Je pris avec moi 130 hommes d’infanterie régulière. Woled el Abbas avec 45 réguliers et 40 Basingers se porta sur ma gauche, à une distance d’environ 1000 mètres et sur la même ligne, tandis que Ahmed Chadvin et Gebr Allah Agha avec le reste de mes hommes restaient provisoirement en réserve, sur ma droite, dissimulés par une hauteur. Je marchai à l’ennemi, qui se préparait au combat, tandis que Woled-el-Abbas contournait la colline qui se trouvait à ma gauche, conservant exactement la distance prescrite.

Arrivés à 1000 mètres environ de l’ennemi, nous entendîmes siffler les premières balles des Remington de Haroun. Mon cheval qui avait déjà été blessé devenait ombrageux et refusait d’avancer malgré les coups de cravache et d’éperon; je dus descendre et conduire à pied mes hommes au pas de course, sous le feu de l’ennemi, jusqu’à environ 600 mètres. Là, je fis faire halte et tirer la première salve; en même temps, Woled el Abbas recevait l’ordre d’avancer au pas gymnastique, de se porter sur la droite et d’engager un feu nourri contre le flanc droit de l’ennemi. L’ordre fut exécuté d’une manière si rapide et si précise que Haroun ne put résister à ce feu croisé, extrêmement violent, et se vit bientôt forcé de se retirer vers le sud. Alors Ahmed Chadvin et Gebr Allah tombèrent sur les flancs de l’ennemi qui battait en retraite avec beaucoup d’ordre; mais ce mouvement ne tarda pas à se changer en une véritable fuite. Le sultan Haroun, qui avait eu son cheval tué sous lui, ne dut son salut et celui de sa famille qu’à la rapidité de sa course; car mes soldats étaient trop épuisés pour les poursuivre sérieusement et nous n’avions malheureusement pas de cavalerie.

Au coucher du soleil nous campâmes de nouveau près des sources de Gebel Haraz, où le butin fut apporté. Nous avions pris environ 160 fusils, quatre gros tambours en cuivre, tous les drapeaux, au nombre de quatre, et deux chevaux. Les femmes prises par les soldats de Haroun dans les razzias antérieures, s’étaient toutes échappées. Nos pertes étaient relativement importantes; nous avions 14 morts et environ 20 blessés. Parmi les morts se trouvait un chef monté des Basingers d’Ahmed Chadvin, du nom de Babika, qui, en poursuivant le sultan Haroun, l’avait attaqué personnellement et avait été tué par ses gardes. Les pertes de Haroun étaient beaucoup plus sérieuses que les nôtres.