J’en expédiai aussitôt la plus grande partie à Khartoum, sous bonne escorte. J’aurais bien voulu les retenir pour renforcer mes troupes, mais je ne pouvais pas assez compter sur la fidélité de ces Basingers, qui, accoutumés à certaines licences, montraient une répulsion innée pour tout ce qui était ordre et discipline, et qui, si l’on voulait les contraindre à l’obéissance, pouvaient trop aisément déserter grâce à leur connaissance parfaite du pays et des habitants. A Dara, j’appris que Gordon Pacha était revenu d’Abyssinie et avait résigné ses fonctions. Abd er Rauf Pacha, qu’avait fait connaître Sir Samuel Baker, lui avait succédé comme gouverneur général du Soudan.
Les marchands qui avaient été expulsés de Shakka et de Kallaka, par ordre de Gordon, lors de la rébellion de Soliman Zobeïr, mirent à profit ce changement de régime. Ils accablèrent le nouveau gouverneur, peu au courant des faits, de suppliques et de requêtes, exposant qu’ayant été dépouillés, chassés et séparés de leurs femmes et de leurs enfants, par les Arabes, ils venaient à Khartoum pour implorer la protection du gouverneur.
Abd er Rauf Pacha leur répondait invariablement que j’avais été désigné pour rendre la justice et appliquer la loi, pour restituer leurs propriétés et leurs biens, à ceux qui en avaient été dépouillés, pour leur rendre leurs femmes, etc.
Naturellement des centaines de Gellaba arrivèrent aussitôt à Dara, porteurs de mémoires dans lesquels la fortune qui leur avait été ravie était évaluée de la façon la plus fantaisiste.
Je me mis loyalement à leur service. Je fis établir la valeur intégrale de ce qu’ils prétendaient leur avoir été enlevé, ivoire, plumes d’autruche, or, argent, etc. et j’en arrivai à cette conclusion que, si l’on confisquait et si l’on vendait le butin, réellement enlevé par les tribus arabes; si l’on y ajoutait encore l’avoir total de celles-ci, le produit que l’on obtiendrait serait loin de satisfaire aux réclamations des Gellaba.
J’avais appelé à Dara les sheikhs des tribus arabes visées plus haut et les avais informés de ces plaintes. Autre cloche, autre son: les sheikhs, en effet, affirmèrent que ni eux, ni les membres de leurs tribus, n’avaient dépouillé les Gellaba de quoi que ce soit. D’autre part, ils me confièrent que les hommes de leurs tribus, informés de l’intention où était le Gouvernement de faire droit aux prétentions ridicules des Gellaba, préféreraient quitter leur propre pays et émigrer au Wadai ou au Bornou plutôt que de se soumettre à de pareils ordres.
J’eus grand’peine à obtenir des chefs supérieurs arabes la promesse de restituer aux marchands établis autrefois chez eux, leurs femmes, leurs enfants, et une partie des biens qui leur avaient été enlevés; cela, d’ailleurs, à l’amiable, et sans l’intervention du Gouvernement.
Quant aux autres qui, auparavant sans domicile fixe, parcouraient le pays pour y pratiquer leur négoce et avaient été expulsés sur l’ordre formel de Gordon Pacha, à ceux-là, dis-je, qui venaient, par centaines, pour tenter de tirer parti de la situation embarrassée que créait un changement de gouvernement et réclamer une indemnité pour des pertes en grande partie simulées, j’intimai l’ordre de retourner à Khartoum.
J’adressai à Abd er Rauf Pacha un rapport détaillé en le priant de ne pas prêter à l’avenir une oreille trop complaisante à des plaintes de ce genre.