«Lorsque tu étais dans les langes, que tu tétais et regardais dans les yeux si doux de ta mère, tu aspirais déjà l’odeur du soufre et tu la trouvais agréable. C’est l’habitude qui fait que plusieurs choses mauvaises en réalité, nous semblent bonnes et c’est pourquoi tu mets le soufre au nombre des parfums agréables.»
Nous rencontrions souvent des Arabes nomades; qui toujours nous invitaient avec la plus grande amabilité à pénétrer dans leur tente, et nous priaient d’user largement de leur hospitalité.
En chemin, je reçus du gouverneur général la nouvelle que la province de Dar Djangé, réunie quelques mois auparavant à la province de Dara, était rattachée de nouveau au Bahr-el-Ghazal (de qui elle dépendait autrefois).
Cet arrangement était très heureux et arrivait à propos, car Dar Djangé ne payait son tribut qu’en bétail; or, en raison du grand nombre des tribus de Baggara établies au Darfour et qui toutes acquittaient leurs droits de la même façon, j’étais fort embarrassé de tant de bétail, dont la valeur baissait de jour en jour en raison de la quantité.
Gessi, le gouverneur du Bahr-el-Ghazal, n’avait au contraire parmi ses administrés aucune tribu, qui s’occupât de l’élevage du bétail; celle de Djangé était donc pour lui de première importance, puisqu’elle lui permettait de se procurer la viande nécessaire à ses troupes régulières et il avait lieu de se féliciter de la réunion du territoire de cette tribu à la province du Bahr-el-Ghazal.
Quatre jours plus tard nous étions à Shakka.
Un fortin, au milieu duquel se trouvent quelques constructions en terre glaise et quelques huttes en paille, servait à cette époque de résidence au mamour. Un détachement de 30 à 40 soldats formait la garnison. Tout à l’entour s’élèvent les huttes où font halte les marchands et les indigènes qui se rendent au Darfour. Chaque jour se tient le marché, mais ceux du lundi et du vendredi sont beaucoup plus importants que les autres. C’est là que les Arabes viennent faire leurs provisions, et chaque fois ils s’y pressent en plus grand nombre.
Madibbo bey m’attendait, escorté de quelques centaines de cavaliers. Il m’apprit que Aagil woled el Djangaui s’était rendu à Khartoum cinq ou six semaines auparavant, en compagnie d’un certain nombre de Gellaba, pour porter plainte contre lui, Madibbo, et contre moi. Je retournai à Dara, où quelques jours plus tard, je recevais une lettre du gouverneur général, écrite en français par Marcopoulo bey, secrétaire de Rauf Pacha; dans cette lettre on m’annonçait que: Aagil était arrivé à Khartoum, qu’il avait adressé au gouverneur général une requête dans laquelle il m’accusait de m’être allié avec son ennemi Madibbo, se plaignant que, non seulement je lui avait contesté la dignité de grand sheikh qu’il estimait lui revenir, mais encore que j’avais l’intention de le déposséder totalement. On l’avait vivement engagé à me venir trouver à Dara, avec une lettre de recommandation.
Mais il refusait catégoriquement de se soumettre à mon arbitrage, persuadé, disait-il, que j’étais gagné à Madibbo. Pour se débarrasser de lui, ajoutait la missive, on avait remis l’affaire à Ali bey Chérif qui remplissait provisoirement à Fascher, les fonctions de Moudir Umum, pour qu’il tranchât la question.