Je répondis sur le champ exposant aussitôt que, malgré mes injonctions réitérées, Aagil n’avait jamais voulu comparaître devant moi et qu’il m’était impossible de reconnaître comme sheikh suprême d’une tribu soumise à ma juridiction, un homme qui se refusait constamment à toute entrevue. Je demandais, par la même lettre, l’autorisation de me rendre à Khartoum, afin de présenter au gouverneur général certaines propositions relatives à l’administration du pays et au recrutement des troupes. D’ailleurs, je souffrais quelque peu de la fièvre et un changement d’air m’était recommandé.

La poste, quelques jours plus tard, m’apportait de Fascher une lettre d’Aly bey Chérif m’informant qu’il avait été chargé par le gouverneur général de trancher la question pendante entre Madibbo bey et Aagil. Aly bey me faisait savoir en outre qu’il lui était impossible de quitter Fascher; et comme il estimait que la question ne pouvait être résolue pleinement et équitablement que sur les lieux mêmes, il déléguait ses pouvoirs à Omer woled Dorho, sandjak des Sheikhiehs lequel se rendait à Shakka afin d’y juger le différend en son nom.

Un mois environ après le départ de ma lettre, je reçus du gouverneur général la permission que j’avais sollicitée, de me rendre à Khartoum et je fis mes préparatifs de départ. Deux jours avant l’époque fixée pour mon voyage, Omer arriva de Fascher, avec 100 cavaliers. Une semblable escorte me parut surprenante, le pays étant tranquille, les chemins sûrs, Omer ne pouvait donc avoir d’autre but que de piller le pays. Omer en se présentant à moi, m’affirma qu’il se réglerait, en toute circonstance, sur mes instructions. Je lui répondis qu’il m’était indifférent que le sheikh de la tribu fût Madibbo ou bien Aagil; et que, en sa qualité d’arbitre, il devait mener consciencieusement son enquête et se régler avant toute chose sur les intérêts du Gouvernement, qu’alors seulement il aurait à tenir compte des désirs de la tribu intérieure. Le chef devait en effet être estimé de ses hommes, posséder les capacités nécessaires pour les gouverner et marcher d’accord avec le Gouvernement. J’enjoignis à Zogal bey, mon représentant, de rester neutre dans cette affaire, mais de me tenir au courant de ce qui se passerait.

M’étant procuré les chameaux nécessaires, je quittai Dara vers la fin de janvier 1881. Après un voyage de neuf jours par Taouescha et Dar Hamer, j’atteignis El Obeïd et me rendis directement chez le moudir, afin de saluer le gouverneur Mohammed Pacha Saïd. Je fus reçu avec la plus grande cordialité. Comme je donnais l’ordre de desseller les chameaux, mon domestique m’apprit que les animaux, sur l’ordre de Ahmed bey Dheifallah, une connaissance d’autrefois, avaient été conduits dans sa maison et que des chevaux tout sellés se tenaient à ma disposition devant le bâtiment du Gouvernement, pour me conduire chez Ahmed. Comme j’avais l’intention de ne m’arrêter que deux jours, j’expliquai à Mohammed Pacha Saïd que je ne voulais pas le déranger et que je désirais demeurer chez Ahmed bey, notre ami commun qui avait déjà tout préparé pour me recevoir.

Je montai donc un des chevaux et me rendis, en compagnie des kawas mis à ma disposition par Mohammed Pacha Saïd, à la maison de Ahmed bey Dheifallah. Celui-ci m’attendait sur le seuil de la porte et manifestait une joie visible. Après l’échange des salutations d’usage, il me conduisit aux deux chambres qu’il me destinait et qui, tendues de tapis précieux et décorées d’étoffes tissées d’or, me firent penser que le séjour d’El Obeïd devait être très confortable. Sur les tables se trouvaient tous les spiritueux recherchés dans le Kordofan, des cigares variés, des conserves, des confitures, etc. Je fus vraiment touché de voir que mon hôte se fut donné tant de peine pour me recevoir aussi bien que possible. Quelques minutes plus tard, Mohammed Pacha Saïd vint me rendre visite et m’inviter à dîner ainsi que Ahmed bey. Les officiers supérieurs et les hauts fonctionnaires du Gouvernement, de même que les notables du pays, vinrent successivement me présenter leurs salutations, en sorte que cette journée fut pour moi plus fatigante qu’une journée de voyage.

Pendant la soirée que je passai chez Mohammed Pacha, celui-ci me dit entr’autres choses qu’il désirait me voir le lendemain, pour m’entretenir des affaires de la contrée.

A mon arrivée chez lui, le lendemain matin, il appela auprès de lui les trois jeunes nègres qui m’accompagnaient et me demanda en riant, en leur présence, s’ils étaient libres ou esclaves. Mes jeunes serviteurs s’écrièrent aussitôt qu’ils étaient libres, qu’ils me suivaient de leur propre volonté et qu’ils me servaient avec plaisir. Ils lui montrèrent leurs cartes de libération, qui ne les quittaient jamais et qui étaient soigneusement enfermées dans un étui.

Mohamed Pacha les lut et secouant la tête me dit d’un air étonné:

«Ami, tu es plus avisé que je ne croyais; je voulais me permettre une petite plaisanterie, qui ne m’a malheureusement pas réussi.»