Nous nous mîmes alors à parler de l’esclavage et fûmes tout à fait du même avis: la suppression de l’esclavage, au point de vue humanitaire, était certainement à souhaiter, mais on ne pouvait procéder assez prudemment, pour des motifs économiques et politiques, à l’exécution d’une mesure de ce genre. D’abord pour ne pas priver tout d’un coup le pays de sa force productive et, ensuite, pour ne pas accroître l’antipathie peu ancienne encore, qui existait entre l’élément indigène et l’élément turc. Il fallait donner aux propriétaires d’esclaves le temps de s’habituer à un nouveau système qui allait bouleverser de fond en comble leur existence.
La veille j’avais prié Ahmed bey de m’acheter des chameaux; il m’apprit que c’était chose faite; j’annonçai donc au gouverneur que mon départ était fixé au lendemain matin et le priai d’en informer officiellement le gouverneur général Abd er Rauf Pacha. Pour moi, je télégraphiai au Dr. Zurbuchen et lui demandai de me faire préparer un pied-à-terre. En plus de mes serviteurs, j’étais accompagné de deux sheikhs arabes, Ali woled Hagar et Mohammed Abou Omm Salama, tous deux de la tribu des Maalia, qui m’avaient rejoint pendant le voyage. Le lendemain donc je partis et après trois jours de marche rapide arrivai à la station de Abou Garad, où je reçus une dépêche du Dr. Zurbuchen, qui me demandait instamment de consentir à être son hôte et m’avisait que toutes les dispositions étaient déjà prises pour ma suite.
Dans l’après-midi du jour suivant, nous nous arrêtâmes à Dourrah el Khadra, au bord du Nil, à l’endroit où j’avais pris congé de Gordon.
Je montai un des chameaux que m’avait achetés Ahmed bey. Mais on avait oublié de m’avertir que pour conduire l’animal il fallait employer non seulement la bride, mais encore des anneaux passés dans les narines (zimams).
Le soir était venu; nous nous hâtions afin d’atteindre Khartoum le plus tôt possible. J’avais enlevé à mon chameau la bride communiquant aux anneaux du nez et essayais dans mon impatience, car il allait trop lentement à mon gré de le faire courir plus vite en usant du fouet.
L’animal prit la chose fort mal; il se jeta dans des fourrés et se livra à des bonds désordonnés entre les arbres; une grosse branche me heurta en pleine poitrine et me désarçonna. Je tombai sur le dos, mes yeux se brouillèrent et je perdis connaissance. Heureusement les cavasses s’étaient aperçus de l’accident; ils accoururent, me relevèrent, se mirent à me masser brutalement le cou, les jambes et les bras, afin de remettre à leur place les membres qui auraient pu être luxés; au bout de dix minutes environ, ils m’avaient si bien ranimé que je pus de nouveau monter sur ma bête, qui, comme un animal bien dressé, était restée tranquille après ma chute.
Malgré les violentes douleurs que je ressentais à la poitrine, nous continuâmes notre route et marchâmes jusqu’à minuit. Mais instruit par l’expérience, j’eus soin de fixer de nouveau la bride aux anneaux du nez de ma bête.
Le lendemain matin, après une nuit sans sommeil, je fus pris d’un accès de toux et crachai beaucoup de sang; je me sentais cependant assez bien pour continuer ma route.
Enfin nous atteignîmes Khartoum. Reçu très cordialement par le Dr. Zurbuchen, j’acceptai l’hospitalité qu’il m’offrait dans la maison voisine du bâtiment des missions catholiques. Cette maison avait été autrefois la propriété d’un Maltais, Latif Debono, qui avait été l’un des principaux marchands d’esclaves et d’ivoire du Soudan.