Le gouverneur général envoya son Saghcolaghassi (le chef des kawas), pour me saluer et m’inviter à me présenter chez lui dans l’après-midi. A l’heure fixée, je me rendis au palais du Gouvernement et fus reçu très amicalement par le gouverneur général Abd er Rauf Pacha, chez qui je rencontrai Marcopoulo bey, l’ancien interprète de Gordon, que je connaissais beaucoup.
Après les questions d’usage au sujet de ma santé, Rauf Pacha dit, d’un air piqué, que je pourrais, quand je voudrais, jouir du congé que j’avais demandé au Caire; la permission en avait été télégraphiée à Khartoum par le président du conseil Riadh Pacha.
Très surpris, je répondis que je n’avais pas écrit au Caire et que je n’avais pas le moins du monde demandé un congé.
«Alors, comment expliquer cela? me dit-il. J’ai beaucoup regretté que toi, un soldat qui devais cependant connaître la voie hiérarchique, tu aies pu me manquer à ce point, de déférence. Comme mon subordonné, c’est à moi ou tout au moins par mon entremise que tu dois demander un congé, et non pas t’adresser directement au Gouvernement, au Caire; et, maintenant, tu me dis que tu n’as rien demandé? Marcopoulo bey, lis nous le télégramme. L’interprète qui le tenait tout ouvert à la main lut: «Accorder au moudir du Darfour occidental, l’officier autrichien Rodolphe Slatin, sur sa demande un congé de trois mois avec traitement.»
Je fus extrêmement surpris, et répétai que je n’avais fait aucune demande, et que je ne voulais pas davantage faire usage de la permission accordée; je finis en déclarant que j’espérais pouvoir lui donner dans quelques jours l’explication de ce mystère.
La chose en effet s’expliqua bientôt. J’avais écrit de Dara à mes parents que je souffrais un peu de la fièvre et que j’irais probablement à Khartoum pour changer d’air, et me remettre. Ma pauvre mère, morte aujourd’hui, et que son affection pour moi rendait très inquiète, s’imagina que, pour ne pas l’effrayer, je lui cachais quelque maladie plus grave et, sans me prévenir, mit tout en mouvement, pour me faire obtenir rapidement un congé et me donner ainsi la facilité de me soigner au Caire.
Quand l’affaire eut été éclaircie, Abd er Rauf Pacha, se radoucit tout à fait et s’excusa de m’avoir accusé d’un manquement grave au règlement. Il saisit cette occasion de constater la puissance de l’amour maternel et de déclarer qu’un enfant ne pouvait le payer que par une obéissance absolue et par l’amour filial le plus ardent.
«Moi-même, ajouta-t-il, j’aime de tout mon cœur ma mère, qui n’est pourtant qu’une esclave abyssine, et je suis toujours à la lettre les conseils qu’elle me donne pour la direction de mes affaires personnelles.»
Pour un homme de sa race, c’est là, certes, un rare trait de sentiment!
Pendant mon séjour, je soumis à Rauf Pacha quelques propositions relatives à un partage plus équitable des impôts, lesquels, notamment à Fascher et Kabkabia, se trouvaient tout à l’avantage de quelques favorisés de la fortune. Puis, je lui demandai l’autorisation de lever chaque année un certain nombre de jeunes nègres, et surtout chez les tribus arabes, afin de pouvoir combler, dans mes bataillons, les vides causés par la maladie et la mort. Je lui fis part aussi de mon intention d’échanger contre des esclaves, les bêtes à cornes qui m’étaient remises par les Arabes en payement de leurs impôts, parce que j’espérais de cette manière rassembler peu à peu entre mes mains les Basingers de Soliman Zobeïr encore dispersés dans le pays et capables de porter les armes. Il se montra complètement d’accord avec moi sur mes propositions et m’autorisa à expédier sur le champ les ordres nécessaires.