Dès mon arrivée, j’avais reçu la visite de Hasan woled Saad en Nur, qui était interné à Khartoum et dont le père, comme on l’a vu plus haut, avait été tué à Shakka avec le vizir Ahmed Schetta. Il me supplia en pleurant de le faire rendre à la liberté et de le ramener avec moi dans son pays. Convaincu de son innocence, je lui promis de ne pas retourner sans lui au Darfour et en demandai la permission à Abd er Rauf Pacha, dans une nouvelle entrevue que j’eus avec lui, permission qu’il s’empressa de m’accorder. Quelques jours après cependant, il me fit appeler et me dit avoir appris que Hasan woled Saad en Nur était devenu un des chefs des rebelles et qu’il était par conséquent obligé de lui retirer la permission de retourner au Darfour. Je lui représentai que Hasan n’avait joué dans l’insurrection qu’un rôle relativement effacé et qu’il n’y avait désormais plus rien à craindre de lui. Comme le gouverneur général persistait dans son opinion, je lui avouai que j’avais déjà donné, peut-être trop précipitamment, ma parole à Hasan de ne pas partir sans lui et que je me croyais obligé de tenir ma promesse; je n’avais donc que deux alternatives à proposer au gouverneur: ou bien il accorderait à Hasan l’autorisation demandée, ou bien il accepterait ma démission.
Ce n’est que deux jours après qu’il me fit mander de nouveau; il m’adressa au sujet de la promesse inconsidérée faite à Hasan, de violents reproches que je reçus sans broncher, car je les méritais: Bien que, à son avis, je fusse un peu têtu, il me considérait cependant comme un fonctionnaire sérieux; ainsi consentait-il au départ de Hasan et avait-il soumis à S. A. le Khédive Mohammed Tewfik une proposition tendant à me faire nommer moudir umum (gouverneur supérieur) de tout le Darfour avec le titre de bey. Je le remerciai de sa semonce amicale et lui donnai l’assurance que je tiendrais toujours à honneur de mériter la grande confiance qu’on me témoignait. Néanmoins il exigea une déclaration écrite, par laquelle je me reconnaissais seul responsable de tous les troubles qui pourraient être suscités par Hasan Saad en Nur, déclaration que je dus rédiger aussitôt de ma propre main.
En rentrant chez moi, j’envoyai aussitôt chez Hasan, qui avait passé les deux derniers jours dans le désespoir. Lorsque je lui communiquai l’heureuse nouvelle et lui ordonnai de se préparer le plus rapidement possible à partir, il voulut, dans sa reconnaissance, se jeter à mes pieds.
J’étais convaincu d’avoir rendu service à un homme d’honneur; c’était pourtant un traître, ainsi qu’on le verra plus tard.
Les jours, à Khartoum, passaient vite. Ils furent agréablement remplis par des invitations chez le gouverneur général, chez l’évêque Mgr. Comboni, qui était arrivé du Caire à la fin de décembre 1880 avec les pères Joseph Ohrwalder et Jean Dichtel; chez le chef du département des finances, Hasan pacha, chez Bosati bey, chez le consul Hansal et d’autres encore. Le père Ohrwalder et le père Dichtel venaient souvent chez moi; nous nous entretenions pendant des heures de la patrie commune; tous deux furent pour moi de bons amis. Le père Dichtel retourna plus tard en Europe, atteint d’une pernicieuse maladie des poumons et vécut quelques années à Ober Saint-Veit, près de Vienne, où il mourut prématurément à l’âge de 31 ans en 1889.
A la fin de février 1881, Gessi Pacha, très malade, arriva de la province du Bahr el Ghazal à Khartoum. A son embarquement à Mechra er Rek, il n’avait pris avec lui que les vivres indispensables pour le voyage. Pendant la descente sur Khartoum, il fut arrêté par un enchevêtrement de plantes aquatiques, nommées «sedd» qui croissent en grand nombre dans le Haut-Nil, en sorte que son bateau, malgré tous les efforts de la machine, ne put plus ni avancer ni reculer et que Gessi dut rester prisonnier au milieu du fleuve. Il resta ainsi enfermé pendant des semaines entières; comme il était absolument impossible de se rendre au rivage et de traverser les amas extraordinaires de plantes enchevêtrées et qui formaient de solides barricades, Gessi serait assurément mort de faim, si le Gouvernement, qui attendait depuis longtemps son arrivée et que son retard inexplicable inquiétait, n’avait envoyé Ernest Marno à sa recherche. Celui-ci arriva et se fraya non sans peine un chemin au moyen d’un instrument qu’il avait eu la précaution d’apporter avec lui et dont se servent les indigènes pour arracher ces paquets d’herbes; il réussit enfin à délivrer de la situation épouvantable dans laquelle il se trouvait, Gessi dont ses compagnons étaient sur le point de s’entre-dévorer.
A son arrivée à Khartoum, Gessi fut soigné par les sœurs de la mission autrichienne, dans la maison du consul d’Italie. Malgré les soins les plus empressés et l’habileté du Dr. Zurbuchen, la maladie de Gessi traîna en longueur et le malade dut garder le lit jusqu’à son départ. Le domestique qu’il avait amené avec lui était un eunuque, nommé Almas, qu’il désirait emmener en Egypte, parce que c’était un excellent garde-malade. Mais il rencontra de grandes difficultés de la part du gouverneur général qui avait défendu une fois pour toutes d’emmener des eunuques en Egypte afin de ne pas donner aux ennemis de l’administration du Soudan, prétextes à des attaques malveillantes.
Grâce toutefois à nos pressantes démarches, la défense fut levée en faveur d’Almas.