Nous transportâmes en civière le pauvre Gessi sur la Dahabieh du Gouvernement, car ses nerfs affaiblis n’auraient jamais pu supporter le bruit de la machine d’un bateau à vapeur. En prenant congé l’un de l’autre je lui souhaitai un heureux voyage et la joie de pouvoir retrouver sa famille qui vivait autrefois à Trieste. J’exprimai le souhait de lui serrer bientôt la main et de le trouver alors complètement rétabli; et, en effet, une légère amélioration s’était déjà fait sentir dans les derniers jours.
Mais il ne devait jamais revoir les siens. Les fatigues du voyage activèrent la marche de son mal et, le 30 avril 1881, il rendit le dernier soupir à Suez.
Zogal bey m’ayant appris que Omer woled Dorho commettait quelques déprédations à Shakka, je fis part de cette nouvelle à Abd er Rauf Pacha qui, par dépêche télégraphique, intima à Omer l’ordre de rentrer à Fascher.
J’étais complètement rétabli et ma nomination m’étant enfin parvenue, je me décidai à partir. Le gouverneur général mit un vapeur à ma disposition. Il m’informa que l’évêque Comboni désirant se rendre avec sa suite au Kordofan, serait très heureux de profiter de l’occasion qui se présentait de faire la route avec moi, si toutefois je voulais bien l’en prier.
Enchanté de cette nouvelle, je me rendis aussitôt chez Monseigneur Comboni, qui accepta avec plaisir mon invitation. Je le priai de hâter son départ, dans la mesure du possible, car je devais regagner au plus tôt ma province. L’évêque m’expliqua qu’il avait quelques chameaux à acheter et que cette opération lui prendrait sans doute du temps; comme j’en avais acheté de mon côté une grande quantité, je les mis à sa disposition pour le conduire jusqu’à el Obeïd. Le 29 mars, nous quittâmes Khartoum; le Consul Hansal, Marcopoulo bey et le Dr. Zurbuchen m’accompagnaient. Le 1er avril, nous prîmes congé d’eux; ils rentraient à Khartoum avec le vapeur. Après cinq jours d’une marche très pénible, une marche que Monseigneur Comboni appelait une chasse aux chiens courants, l’on atteignit el Obeïd. L’évêque, qui voyageait avec deux domestiques, n’était accompagné que du missionnaire le Père Ohrwalder; celui-ci devait prendre la direction d’une mission nouvellement créée à Delen. Qui aurait pu songer alors dans quelle situation épouvantable nous nous reverrions tous les deux, Ohrwalder et moi!
A El Obeïd je reçus une dépêche m’invitant à me rendre à Foga, la station télégraphique du sud-ouest du Soudan, et là, d’attendre des ordres ultérieurs. Je descendis de nouveau chez Ahmed bey Dheifallah qui fit tout pour me retenir quelques jours afin de préparer en mon honneur un grand festin.
Mais à la réception de la dépêche il dut se résigner et me laisser partir, à ma grande joie, je l’avoue.
Mohammed Pacha Saïd et les autres notables m’accompagnèrent jusqu’aux portes de la ville. De El Obeïd, je me rendis, par Abou Haraz et Schelola, à Foga où j’arrivai après deux jours de marche. C’est là que je reçus par dépêche ma nomination de Moudir Umum du Darfour avec ordre de me rendre à Fascher et de m’occuper des affaires de Ali bey Chérif.
Je ne m’arrêtai à Dara que pour liquider certaines affaires et me faire remettre les papiers nécessaires; et j’arrivai enfin à Fascher le 20 avril 1882, si j’ai bonne mémoire.
On ne peut se faire aucune idée du désordre qui régnait dans l’administration: à commencer par le Moudir jusqu’au dernier copiste, même les employés de l’administration judiciaire, tous ou peu s’en faut avaient à répondre devant la justice de leurs agissements fâcheux; celui-ci avait détourné des fonds qui lui avaient été confiés, cet autre menait une vie scandaleuse, un troisième avait forfait à l’honneur, que sais-je encore? tous étaient à la fois accusateurs et accusés!