Il aurait fallu des années pour se reconnaître dans un tel chaos de mensonges échafaudés avec la plus insigne mauvaise foi; et encore, il n’eût guère été possible d’en venir à bout. Je me vis forcé de rendre tant bien que mal quelques jugements dans ces procès; pour le reste, un amas de plaintes et de récriminations, je le classai ad acta. Saïd bey Djouma, autrefois Moudir de Fascher et commandant des troupes s’était trouvé lui aussi impliqué dans ces affaires et avait été licencié; faute de preuves suffisantes, je le fis réintégrer dans ses fonctions.
C’était un remarquable intrigant, détesté des officiers et des soldats; il était avare, emporté, et ne manquait jamais l’occasion d’injurier et de quelle façon!—tout son entourage. En campagne, au contraire on ne pouvait qu’admirer son courage, qualité rare chez les Egyptiens, mais qui, dans ces contrées sans cesse troublées, méritait considération et même forçait à reléguer à l’arrière-plan les reproches qu’on pouvait lui adresser. Pourtant en le réintégrant dans son ancien poste, je mis pour condition qu’il eût à se mieux comporter à l’avenir, le menaçant, en cas de récidive, de le déposer de nouveau et de l’envoyer à Khartoum: Je savais que, quoique Egyptien, il préférait le Darfour à sa propre patrie.
Le procès le plus long et le plus compliqué que j’eus à examiner à Fascher, fut celui dans lequel Nur Angerer était impliqué avec son sandjak et plusieurs de ses gens.
Les papiers relatifs à cette affaire avaient peine à tenir dans un coffre de dimensions cependant respectables!
Nur Angerer avait déjà été mandé à Fascher par Ali bey Chérif. Je le fis venir une fois encore à Fascher, en même temps que ses adversaires.
Ses principaux antagonistes étaient justement ses amis et ses camarades qu’il avait tenus à l’écart depuis sa nomination de Moudir de Kabkabia et Kolkol; or, ceux ci qui l’avaient toujours aidé et soutenu dans toutes ses anciennes fourberies, s’étaient associés pour le renverser.
Tout le monde savait que Nur Angerer ne faisait pas plus de cas de la vie d’un homme que de celle d’un poulet et que, sans aucune raison, il répandait le sang pour le simple plaisir de le voir couler. Ses principes sur la propriété, sur le bien d’autrui, auraient stupéfait même le communiste le plus enragé. Comme il portait le titre de bey, et occupait le rang d’un colonel, je lui fis rendre les honneurs prescrits, à son entrée dans la forteresse, et fis conduire sa suite dans une des maisons appartenant aux gens d’Omer.
Nur Angerer était grand, maigre, très brun, et sans barbe; son visage était tatoué des trois lignes transversales, insigne de la tribu des Sheikieh.
L’expression de son visage montrait une énergie peu commune et quelque peu sauvage. Et pourtant, en tête à tête, il savait se donner l’attitude d’un homme inoffensif, presque candide; il appartenait à la tribu des Danagla, et avait été élevé par le sandjak Melik, de la race royale des Sheikhieh.