«Nous allons d’abord remplir nos «bourmen» (cruches d’argile); répondirent-elles, après nous vous donnerons le seau.

—Vos paroles sont pour nous une épreuve envoyée de Dieu; répliqua l’un des Sheikhiehs; ce sont les Européens qui ont introduit ici pareille liberté. S’ils n’étaient pas dans le pays et «lui» avec eux (il parlait de moi), vous seriez, ainsi que vos cruches, notre propriété depuis longtemps.

—«Que Dieu leur donne longue vie»! ajoutèrent les femmes qui continuaient à puiser l’eau.

Sans avoir été aperçu je rentrai, au camp, enchanté d’avoir entendu affirmer par une bouche soudanaise, que le despotisme, l’arbitraire et la violence avaient, sinon complètement disparu, du moins considérablement diminué.

Le lendemain vers onze heures, nous atteignîmes Kobbe, l’ancienne capitale du commerce du Darfour où s’étaient établis autrefois les marchands venus de la vallée du Nil, et qui appartenaient aux tribus des Djaliin et des Danagla. La génération précédente s’était mêlée à la race indigène et a donné naissance à la population actuelle.

Le Mamour de l’endroit, nommé par Gordon, était un certain Emiliani dei Dansinger, d’une famille vénitienne, mais autrichien d’origine. Je l’avais envoyé provisoirement à Dara; comme je l’appris, son départ fut regretté par les habitants de Kobbe.

Emiliani était bienveillant et simple, me dit-on; il savait persuader aux esclaves qui aspiraient à la liberté de retourner auprès de leurs maîtres et de reprendre le travail.

Le jour suivant nous quittions Kobbe; après avoir traversé Sanieh el Kebir et Bir el Gidad, nous arrivions deux jours après à Kabkabia.

Kabkabia est situé au bord d’un large «khor» (ravin formé par les pluies,) sur un plateau pierreux. Au milieu du plateau s’élève un simple bâtiment carré, entouré d’un mur épais en pierres brutes et muni de meurtrières. Ce bâtiment sert de magasin pour le matériel de guerre, de logement pour les soldats et les quelques officiers de la garnison. La construction n’en était pas encore terminée, car le moudir avait précédemment son siège à Kolkol et la garnison n’avait été transportée à Kabkabia que depuis un an et demi à peine. La maison du moudir ainsi que celles des fonctionnaires se trouvaient en dehors de la forteresse. Les jardins, situés au bord du khor, et de nombreux palmiers d’une grande hauteur donnaient à la ville un aspect riant.