Après avoir passé l’inspection des soldats rangés devant la forteresse et reçu le rapport du commandant, le major Adam Aamir, je me rendis au logement qui m’avait été préparé dans la forteresse. Bientôt de violents cris de femmes arrivèrent jusqu’à moi; comme je m’informais de la cause de ces cris, on me dit que le bruit venait des maisons du moudir Nur Angerer. Ce charivari augmentant toujours, je fis appeler Idris, frère et remplaçant de Nur Angerer, et m’efforçai de me faire renseigner sur l’origine de ce vacarme. Il chercha d’abord à me faire accroire qu’il ne s’agissait que de querelles de ménage. Cette explication ne me suffisant pas, il m’avoua que les femmes de Nur Angerer savaient que leur seigneur et maître avait été envoyé par moi à El Obeïd; aussi profitaient-elles de ma présence pour se rappeler à mon souvenir par leurs cris. J’envoyai alors chez elles mon secrétaire Ahmed Riadh et le cadi de la moudirieh avec Idris, en les priant de rétablir l’ordre.
Ils revinrent bientôt et m’annoncèrent, en présence d’Idris, que la plupart des femmes prétendaient être retenues par violence et contre tout droit dans la maison; quelques-unes même se plaignaient de manquer du nécessaire.
J’envoyai une seconde fois le major Adam Aamir avec le cadi et le chef des zaptiés, inspecteur de la police, en compagnie d’Idris, dans la maison de Nur Angerer et ordonnai au cadi d’apaiser les femmes mariées et leurs esclaves et d’installer, jusqu’au retour de leur seigneur et maître, un gérant officiellement nommé et muni de pleins pouvoirs pour administrer la maison. J’enjoignis à Adam Aamir de s’occuper de leur entretien et d’en porter les frais en déduction du traitement de Nur Angerer. Je fis également rendre à leurs parents ou aux chefs de tribus toutes les femmes irrégulièrement retenues dans la maison et dont une liste nominative devait être dressée au préalable. Je les invitai à ne pas faire naître de querelles et à ne pousser aucune femme à quitter la maison, celles surtout qui devaient attendre le retour de leur maître; les moyens d’entretien leur furent assurés. Comme les pourparlers avec les femmes soudanaises exigent autant de temps que chez nous, mes messagers ne revinrent que quelques heures plus tard. D’après les listes, je vis que plus de 60 femmes et jeunes filles demandaient leur liberté. Elles avaient presque toutes été enlevées à la suite de combats livrés dans les villages soumis au Gouvernement et étaient gardées de force. On les rendit à leurs parents. Une trentaine environ, soit qu’elles y consentissent de leur propre gré, soit qu’elles y fussent contraintes par leurs liens de famille, demeurèrent et attendirent le retour de leur maître.
Pendant ce temps, le sultan Hedjam de Dar Massalat, le sultan Idris de Dar Gimmer, le sheikh El Mahi de Dar Djebel, le sheikh Hammed Thor Djok de la tribu des Beni Husein et d’autres encore vinrent me présenter leurs salutations. Je m’entretins longuement et agréablement avec eux et surtout avec le sultan Hedjam. Il était sultan de Massalat et se trouvait constamment en conflit avec les tribus voisines, vassales du Wadaï. Comme il me le raconta lui-même, il avait l’habitude d’aller au combat avec femmes et enfants, ainsi ne manquait-il jamais d’emporter avec lui une notable quantité de «bill-bill» (bière forte). «Cela aiguillonne les hommes au combat, disait-il, une bonne boisson rend brave et on ne veut pas laisser tomber les femmes et les enfants aux mains de l’ennemi: il s’agit de vaincre ou de mourir.»
Je lui demandai si dans sa tribu on écorchait encore, suivant l’ancienne coutume, l’ennemi tombé, afin d’en faire des outres de sa peau, en conservant autant que possible la forme primitive du corps. Le sultan Hedjam commença par nier que cette coutume eût jamais existé et donna cette histoire pour une légende inventée par les ennemis de sa tribu. Mais les sheikhs présents lui ayant donné un démenti, d’une manière amicale du reste, il convint que cette coutume avait existé en effet autrefois, mais que lui-même ne la connaissait que par ouï-dire. Il promit même de faire son possible pour me procurer un trophée de ce genre provenant de ses ancêtres. Après quoi, selon la coutume, chacun des sheikhs présents m’offrit, quand il se trouva seul avec moi, un cheval que je refusai bien entendu.
Je liquidai encore quelques affaires administratives avec Adam Aamir, à qui avait été confiée, comme représentant du moudir, l’administration des provinces de Kabkabia et de Kolkol. Puis, je quittai Kabkabia en compagnie d’Omer woled Dorho et de ses cavaliers. J’avais envoyé l’infanterie, aussitôt après avoir quitté Fascher, directement sur le village de Melik Hager.
Nous n’avions jusque là traversé la plupart du temps que des steppes sans eau. Mais comme nous étions en hiver et que grâce à nos chevaux nous marchions rapidement, nous ne redoutions pas beaucoup la soif. Nous commençâmes par aller à une demi-journée de marche remplir les «sen» (petites outres à eau suspendues aux selles des chevaux) et nous quittâmes notre campement un peu après minuit, afin de traverser la steppe aussi rapidement que possible. De grand matin, je fus rejoint par quelques cavaliers, qui m’étaient envoyés par Adam Aamir avec une dépêche pressante du gouverneur général. C’était un télégramme chiffré, expédié par Marcopoulo bey à la station terminus de Foga et de là, par la poste, via Fascher, à Kabkabia. Voici à peu près ce qu’il contenait:
«Derviche Mohammed Ahmed, le Mahdi, attaqué, sans ordre dans le voisinage de Gedir par le moudir de Faschoda, Rachid bey et ses troupes complètement anéantis. Emotion considérable. Prendre tout de suite les mesures nécessaires et empêcher la jonction des mécontents avec les derviches.»
Je répondis aussitôt par dépêche:
«Reçu nouvelle, ferai nécessaire» et envoyai ce télégramme à Adam Aamir pour qu’il l’expédiât plus loin.