On m’avait bien déjà raconté qu’un chef fanatique suscitait des difficultés au Gouvernement en excitant et en soulevant les gens du pays; mais, comme je n’avais reçu jusque-là aucune communication officielle, je n’attachais aucune importance à ces bruits et croyais l’incident clos depuis longtemps. Et voici que la défaite du moudir Rachid bey semblait donner tout à coup à ce mouvement anodin des dimensions imprévues.
Il m’était impossible cependant d’abandonner en ce moment l’expédition commencée sans éveiller la méfiance des populations; je m’attachai donc à la terminer aussi rapidement que possible.
Vers le soir, nous rencontrâmes un troupeau de girafes; elles abondent dans la steppe. Les animaux se dispersèrent effrayés; j’en poursuivis une, monté sur l’étalon alezan qui m’avait été donné par Gordon et qui était un remarquable coursier; en quelques minutes je rejoignis l’animal qui tremblait de frayeur. Je résistai à la tentation de le tuer et retournai auprès de mes hommes, qui m’attendaient. Je voulais aussi éviter toute halte un peu longue: le dépouillement de la bête et le partage de sa chair eussent exigé des heures précieuses. La girafe dut la vie à la dépêche de Marcopoulo bey!
Nous arrivâmes pendant la nuit à un campement abandonné par des chasseurs d’autruches; nous nous arrêtâmes et allumâmes du feu pour nous réchauffer. Nous souffrions beaucoup du froid, fait rare sous ces latitudes et quelques-uns des sheikhs pouvaient à peine se tenir sur leurs chevaux.
Ces steppes sont riches en autruches, butin précieux pour les Gellaba et les Arabes. Ils transportent sur des chameaux à des endroits choisis de grandes quantités d’eau dans des outres de peau de bœuf, lesquelles recouvertes soigneusement de paille, les protègent de la soif pendant des semaines. Aux endroits fréquentés par les autruches, ils élèvent de petites huttes de paille, juste assez grandes, pour protéger des rayons du soleil un homme couché ou accroupi. Ils passent ainsi des jours et des jours attendant tranquillement, pour l’abattre, que le hasard amène une autruche dans leur voisinage.
Parfois un chasseur plus heureux que les autres découvre la place où la femelle à déposé ses œufs dans le sable. Caché dans les environs, de la manière ci-dessus décrite, il attend tranquillement que les petits sortent des œufs. Lorsque le moment attendu est arrivé, il les aide lui-même à casser la coquille; dans des cages tenues toutes prêtes il les emmène au marché, où il les vend toujours à un bon prix. Mais s’il manque le moment favorable et que les oiseaux se glissent sans son concours hors de la coquille, il ne lui est guère possible d’en rattraper un seul à cause de la rapidité extraordinaire dont ces animaux sont doués même à leur naissance.
Le lendemain matin, nous continuâmes notre marche nous arrêtant seulement après le coucher du soleil et nous atteignîmes les villages de Melik Hager le jour suivant vers onze heures. Hager, un des princes de la grande tribu des Zagawa, nous attendait déjà et m’invita à descendre chez lui. Je préférai toutefois m’installer sous un nabak (Zizyphus Spina Christi) géant, qui aurait pu abriter plus de 100 hommes sous ses énormes branches. Le sheikh Hassab Allah qui était arrivé lui aussi, m’annonça que les chameaux demandés aux Mahria étaient en train de paître dans le voisinage; les outres exigées avaient été apportées également.
Au lever du soleil, le capitaine Soliman Bassioum arriva avec 200 hommes d’infanterie, en sorte que le lendemain, quand Melik Hager nous eut livré le blé nécessaire et qu’il eut fait abattre deux bœufs dont il fit présent aux soldats en signe d’hospitalité, nous pûmes continuer notre route. Après deux jours d’une marche agréable, nous atteignîmes Kamo, village dépendant de Melik Salih Dunkousa. La sœur de Salih, Kadiga, avait été donnée, toute jeune encore, par ses parents, au sultan Mohammed Husein, pour faire partie de son harem. Son frère Salih, qui avait été envoyé avec elle à Fascher, reçut à la cour une certaine éducation, qui le plaçait bien au-dessus de ses compatriotes. Lorsque l’enfant que Kadiga avait donné au sultan Husein mourut, celui-ci la rendit à la liberté ainsi que son frère Salih, et comme Salih appartenait à une des familles les plus illustres des Zagawa, il le nomma chef d’une fraction de cette tribu et c’est ainsi que Salih et Kadiga rentrèrent dans leur patrie.