Libre à lui de considérer les femmes comme sa propriété ou de leur accorder la liberté contre une modeste indemnité.

Le nombre des femmes n’est limité que par la situation de fortune de l’homme.

La plupart des gens de Salih Dunkousa étaient restés fidèles aux traditions païennes de leurs aïeux. C’était même chose assez plaisante que de voir comment le vieux Salih, un très bon musulman, tombait d’une difficulté dans une autre en essayant de nier l’existence de ces coutumes.

Il cherchait aussi à excuser ses oncles et ses cousins germains, de la tribu des Bedejat, en expliquant que, bien qu’ils n’entretinssent aucun rapport avec des gens civilisés, ils tendaient néanmoins à se rapprocher de la vraie croyance et à se détacher de plus en plus des coutumes païennes.

Je m’informai alors de ce que pouvaient bien signifier ces arbres hegli, que j’avais vus dans ma promenade de la veille, ces arbres cultivés avec tant de respect et sous lesquels on semait, avec un soin tout spécial, du sable frais et fin. Salih se tut tout confus, mais après quelques minutes de silence, il me déclara qu’on choisissait ces endroits pour tenir des réunions dans lesquelles on discutait les intérêts du pays et les affaires de famille. Je lui dis que les Mahria voulaient laisser leurs troupeaux brouter les arbres mêmes, mais que je l’avais empêché, car leur aspect m’avait fait penser qu’ils étaient entretenus pour un tout autre but. Il me remercia cordialement de cette attention. Lui-même, quoique pieux et croyant, faisait respecter les idées et les habitudes de ses sujets, ce qui, d’ailleurs, lui valait une certaine popularité.

J’appris plus tard qu’il se vanta à son peuple d’avoir, lui seul préservé ces arbres sacrés de la destruction qui les menaçait. Je n’avais, pour ma part, aucune raison de m’opposer aux usages et aux coutumes de ces tribus; je ne voyageais pas pour convertir les populations ni pour exciter la défiance de ces Bedejat qui s’étaient trouvés sur ma route. Aucun blanc jusqu’alors ne les avait encore soumis et mon intervention dans cette circonstance aurait pu les porter à revenir sur leurs décisions.

J’avais déjà fait preuve d’impatience, certain jour, que je recevais un nommé Ali woled Abiadh, qui remplissait à Shakka les fonctions de vice-cadi (Nâib). Il était venu se plaindre d’Emiliani dei Danzinger qui l’avait congédié injustement, à ce qu’il prétendait, et qui, ne sachant qu’imparfaitement l’arabe, se trouvait trop dans la dépendance de ses domestiques qui n’en faisaient qu’à leur tête.

Il me raconta ensuite, qu’à Shakka, les Arabes répandaient le bruit qu’un Derviche du Nil prêchait une croisade (djihah) contre les Turcs et qu’il les avait même battus dans plusieurs combats. J’écrivis aussitôt à Emiliani qui était à Shakka, moins pour lui faire part de la plainte d’Ali, que pour l’inviter à empêcher toute jonction entre les Arabes et les rebelles et à employer tous les moyens pour assurer la tranquillité dans le pays. Je le priai également de m’envoyer aussitôt que possible un rapport circonstancié sur la situation.

Il me fallut attendre six jours à Kamo; à la fin Salih Dunkousa vint m’annoncer que les Bedejat se trouvaient dans le voisinage, et me priaient de les recevoir; ils me demandaient de leur faire savoir par l’intermédiaire de Salih, l’heure et le lieu du rendez-vous.