«Nous appartenons à la tribu des Bedejat, et sommes comme nos pères, tributaires des rois du Darfour. Ces rois envoyaient, tous les deux ou trois ans, leurs délégués pour recueillir ce qui leur était dû. Aujourd’hui vous, les Turcs, à la peau blanche, vous avez vaincu les For, et soumis le pays. Mais personne n’est venu dans notre contrée réclamer les contributions. Comme Melik Salih Dunkousa, notre frère et ami, nous l’a appris, tu es le maître du pays; en signe de soumission, nous t’avons apporté dix chevaux, dix chameaux et quarante bêtes à cornes; c’est à toi de fixer le tribut.»

«Je vous remercie, leur répondis-je; soyez persuadés que je fixerai d’après la plus stricte équité le taux de votre tribut. Ce n’est cependant point pour cela que je suis venu jusqu’ici, je viens réclamer de vous la mise en liberté des prisonniers Mahria et la restitution des chameaux que vous leur avez enlevés, étant prêt, si cela est nécessaire, à vous y contraindre par la force.»

Il y eut un instant de silence; puis, Gar en Nebi prit la parole:

«Nous sommes, comme nos pères, en état d’hostilités avec les différentes tribus arabes. Nous combattons les uns contre les autres et nous avons la coutume d’échanger les prisonniers de guerre faits de part et d’autre. C’est ainsi que des prisonniers des Mahria ont été déjà échangés.»

Le sheikh Hassab Allah qui se trouvait près de moi me confirma l’assertion de Nebi. Je lui demandai si ces échanges se pratiquaient depuis que le Gouvernement Egyptien avait conquis le pays, ou s’ils se pratiquaient seulement au temps des rois For.

«Nous échangions nos prisonniers avant que vous n’ayez conquis le pays, répliqua-t-il; je rappellerai pourtant qu’il y a deux ans à peine, les Mahria nous ont attaqués, mais ils furent repoussés et obligés de se retirer sans butin.»

Le silence de Hassab Allah me prouva que le sheikh disait la vérité.

«Je n’ai aucune connaissance de ces faits, lui dis-je, puisque en ce temps-là, je n’administrais pas la contrée. J’admets que vous ayez agi d’après vos anciennes coutumes et vous croyant dans votre droit; pourtant je dois me prononcer aujourd’hui contre vous et exiger la mise en liberté des prisonniers qui sont entre vos mains. Quant aux chameaux, je vous autorise à en garder la moitié; ce sera là la punition des Mahria qui vous ont attaqués il y a deux ans, mais qui, grâce à votre courage, n’ont pu vous dépouiller.»

Les sheikhs se concertèrent entre eux; ils parlaient avec vivacité et ce ne fut qu’après un dialogue assez long que Gar en Nebi me répondit en ces termes: