Mohammed Ahmed était né dans la province de Dongola, non loin des îles d’Argo, d’une famille pauvre, et obscure; ses parents se prétendaient issus du Prophète et réclamaient le titre d’Ashraf (noble), mais il leur était impossible de justifier ces prétentions auxquelles d’ailleurs personne n’ajoutait foi. Mohammed Ahmed n’était pour tout le monde qu’un vulgaire Dongolais. Tout jeune encore, il avait quitté son pays natal et était venu à Khartoum avec son père, Abdullahi, simple fakir, qui lui avait appris l’écriture et la lecture du Coran. Pendant le voyage, le père mourut près de Kerrere où plus tard son fils lui fit ériger un monument qu’on appelle aujourd’hui Koubbat es Seiid Abdullahi.

Le petit Mohammed Ahmed restait seul, livré à ses propres forces. Ses maîtres ne tardèrent pas à le prendre en affection, à cause de sa grande piété; lorsqu’il sut le Coran par cœur et qu’il eût commencé à étudier la théologie, on l’envoya à Berber chez le célèbre Mohammed el Cher afin de compléter ses études religieuses. Il y resta quelques années et gagna l’affection de son maître et de ses camarades, par ses excellentes qualités; enfin, ayant atteint l’âge d’homme, il retourna à Khartoum. C’est à cette époque qu’il entra dans la «Tarika de Samania» dirigée par le sheikh Mohammed Chérif, dont le père et le grand-père «Nur ed Dâim» et «et Tajjib» avaient mérité la réputation de saints. Le jeune Mohammed devint un des plus ardents défenseurs de cette doctrine. Le mot «Tarika» signifie «voie, route» et «sheikh el Terige» «chef ou guide de la voie.» Le chef rédige pour ses disciples un certain nombre de prières et d’invocations au Prophète composées le plus souvent par lui; ces prières et ces invocations sont récitées à des heures déterminées et indiquent aux croyants le chemin du ciel.

Les doctrines des sheikhs el Terige sont très nombreuses: la Kadmia, la Gaderia, la Tigania, la Samania, etc.; elles sont propagées par leurs califes (lieutenants) et leurs hauars (disciples). Les chefs exigent de leurs disciples une obéissance passive.

Mohammed Ahmed, admis dans la «Tarika de Samania», prêchait la doctrine de Mohammed Chérif dans lequel il avait une foi aveugle. Il s’était établi dans l’île d’Abba (Nil Blanc) au sud de Kaua, et vivait avec ses disciples du produit de l’agriculture et des dons qui affluaient chez le pieux jeune homme. Quelques membres de sa famille s’étaient autrefois établis dans cette île: son grand-oncle Ahmed Scherfi, dont il épousa la fille, ses frères Mohammed et Hamed, qui fabriquaient là des barques avec le bois de «l’acacia nilotica», d’autres encore, tous aidaient de leur mieux le pieux fakir qui s’était creusé une grotte au bord du fleuve et y passait dans la contemplation, des jours entiers, sans prendre de nourriture. De loin en loin il allait rendre visite à son maître, le sheikh Mohammed Chérif, pour lui renouveler l’assurance de son dévouement et prendre ses ordres.

Mohammed Chérif ayant résolu de fêter la circoncision de ses fils, invita tous les sheikhs dépendant de sa Tarika à prendre part à cette fête, ainsi que leur maître; les uns et les autres étaient tenus, selon l’usage, d’aider de leurs deniers.

Ce jour-là, chacun pouvait, avec l’autorisation du sheikh, se réjouir, comme il l’entendrait, et danser ou chanter suivant sa fantaisie.

Les jours de circoncision devaient pour tous les invités être des jours de réjouissance, Mohammed Chérif leur accordant d’avance au nom de Dieu la grâce et le pardon pour les jeux interdits par la religion.

Mais Mohammed Ahmed, le pieux fakir, protesta contre cette tolérance impie et, ayant expliqué à ses amis et à ses partisans que le chant, la danse et les autres jeux constituaient une transgression de la loi divine, il déclara qu’aucun homme, pas même un sheikh et Terige n’avait le pouvoir de pardonner les péchés qui en résulteraient.

Ces paroles furent rapportées à Mohammed Chérif, qui fit venir Ahmed; il était très surexcité et en même temps très inquiet de la protestation de son disciple qui allait peut-être porter une grave atteinte à son influence.