En présence de tous les califes de la Tarika, Mohammed Ahmed se reconnut coupable d’avoir parlé comme il l’avait fait et pria son seigneur et maître de lui pardonner s’il avait été induit en erreur. Mohammed Chérif l’invectiva, l’appelant traître et séditieux, l’accusant d’avoir trahi son serment de soumission et de fidélité, et le chassa de l’ordre de la Samania.
Ahmed se retira profondément humilié; il s’infligea le supplice de la «sheba» (fourche formée de deux branches d’arbre; on place le cou à l’intérieur et l’on réunit l’extrémité des deux branches au moyen d’un morceau de bois passé en travers), se répandit de la cendre sur la tête et retourna en suppliant, auprès de Mohammed Chérif, pour implorer son pardon. Celui-ci refusa de le recevoir, et Mohammed Ahmed, la mort dans l’âme, retourna auprès des siens à Abba.
Il avait tenu, en grand honneur, le descendant des saints «Nur ed Dâim» et «et Tajjib»; aussi son renvoi de l’ordre lui fut-il d’autant plus sensible. Mohammed Chérif se trouvant quelques temps après dans le village d’Abba, Ahmed se présenta devant son maître, le cou dans la sheba, la poitrine nue, la tête et le corps couverts de cendre; il lui demanda grâce et le pria de l’accepter à nouveau dans son ordre.
«Arrière, hors d’ici, traître, lui cria Mohammed Chérif, va, Dongolais qui ne crains point Dieu et te révoltes contre tes seigneurs et tes maîtres; tu confirmes une fois de plus le dicton: «ed Dongolaui wahed scheitan, mogelled bi gild el insan» le Dongolais est un diable qui a revêtu la peau d’un homme. Tu cherches, par tes paroles, à répandre la discorde parmi les hommes. Retire-toi, je ne te pardonnerai jamais.»
Mohammed Ahmed avait écouté ces paroles en silence, la tête baissée, agenouillé devant Chérif. Il se releva et sortit. Des larmes coulaient le long de ses joues; non des larmes de repentir, mais des larmes de rage: il avait du supporter cet affront, impuissant et sans répondre. Rentré dans sa retraite, il déclara à ses disciples qu’il venait de quitter pour toujours Mohammed Chérif et qu’il allait demander au sheikh El Gureschi établi à Musselemie la permission d’entrer dans sa Tarika.
El Gureschi avait reçu du grand-père de Mohammed Chérif, le saint et Tajjib, son calife, le pouvoir de propager la doctrine de la Tarika ez Samania. Et, il y avait, par suite, une certaine rivalité entre le sheikh El Gureschi et Mohammed Chérif, le descendant direct du sheikh Et Tajjib.
Comme Mohammed Ahmed, admis dans la Tarika d’El Gureschi, s’apprêtait à partir avec ses disciples, Mohammed Chérif informé de ce qui se passait revint sur sa décision et fît savoir à Ahmed qu’il consentait à le voir, lui accordait son pardon et le rétablissait dans ses anciennes fonctions. Mais Ahmed répondit fièrement que, n’ayant commis aucune faute, il n’avait besoin d’aucun pardon; et que de plus la présence d’un Dongolais impie dans sa suite porterait sans doute préjudice à sa doctrine.
Le sheikh El Gureschi reçut Ahmed à bras ouverts. Et voilà comment le nom de Mohammed Ahmed, le pieux et rusé fakir devint célèbre dans tout le Soudan. Jamais en effet on n’avait entendu dire auparavant qu’un sheikh subalterne eut repoussé le pardon que lui offrait son supérieur.
En général l’opinion publique était pour Ahmed, qui avait osé se révolter contre son chef parce que celui-ci s’était servi de la religion pour autoriser et approuver des actes interdits par elle. Les partisans du rebelle ne manquèrent pas d’étaler au grand jour tout ce qui, dans cette affaire, pouvait lui être favorable; et lorsqu’on sut avec quelle hauteur il avait repoussé le pardon qu’on lui offrait, il devint le héros du jour.
Muni de la permission de Gureschi, Ahmed retourna à Abba. Là, il reçut la visite de presque tous les hauts personnages qui venaient demander la bénédiction du pieux jeune homme et le peuple se pressait sur le passage du nouveau saint. Comme il distribuait aux pauvres, en présence même des donateurs, les cadeaux qu’il recevait, on lui conféra bien vite le titre de sahid (dispensateur). Après une tournée au Kordofan, convaincu que ses idées avaient trouvé un écho dans nombre de cercles religieux, il rédigea des pamphlets qu’il distribua d’abord à ses fidèles partisans. Il les engageait vivement en leur qualité de pieux musulmans, à réunir toutes leurs forces pour arrêter la décadence de la religion, puisqu’on ne devait rien attendre de ce côté du Gouvernement dont les fonctionnaires se moquaient du Coran et insultaient même le livre sacré.