Bientôt El Gureschi étant mort, Ahmed et ses partisans se rendirent à Musselemie et firent ériger sur le tombeau de leur maître une koubbat, (monument surmonté d’une coupole).

C’est là qu’un certain Abdullahi ibn Mohammed de la tribu des Taasha-Baggara qui vit au sud-ouest du Darfour, pria Ahmed de le recevoir dans la Tarika de Samania. Mohammed le reçut dans sa corporation et Abdullahi jura de lui rester fidèle jusqu’à la mort.

Mohammed el Fakih, de la tribu des Taasha et de la branche des Djouberat, était un descendant d’Aulad umm Surra. Il avait quatre fils, Abdullahi, Yacoub, Youssouf et Samani, et une fille appelée Fatma.

Vivant en désaccord avec ses parents, il forma le projet de se rendre à la Mecque avec toute sa famille, de s’y établir et de terminer ses jours dans le voisinage de la ville du Prophète. Des gens, qui l’ont connu, le dépeignent comme un homme pieux, ne s’occupant que de ses devoirs religieux et qui avait le pouvoir de soulager les malades et les faibles d’esprit en récitant des formules religieuses. Il enseignait volontiers le Coran à la jeunesse. Abdullahi et Youssouf étaient les plus indisciplinés de ses fils; que de peine il eut à leur apprendre les versets les plus importants du Coran. Yacoub et Samani étaient d’une nature beaucoup plus calme et aidaient leur père dans ses leçons; c’est ainsi qu’ils apprirent d’eux-mêmes par cœur tout le Coran et commencèrent à l’interpréter.

Au temps des hostilités survenues entre Zobeïr et le Darfour, Mohammed el Fakih avec toute sa famille quitta son pays et se rendit à Shakka, par la route de Kallaka. Il resta à Shakka près de deux années et partit, traversant Dar Hamr, El Obeïd et Dar Djimme où il mourut près de Sherkela; il fut enterré par les soins du grand sheikh des Djimme, Asaker woled Abou Kalam, qui avait subvenu aux besoins de toute la famille pendant de longs mois. Avant de mourir, il conseilla à son fils aîné, le chef de la famille, de chercher asile auprès d’un chef religieux quelconque, sur les bords du Nil, comme il avait eu lui-même l’intention de le faire, d’entreprendre un pèlerinage à la Mecque; mais de ne rentrer en aucun cas dans son pays.

Abdullahi prit congé de ses frères et de sa sœur qu’il laissait à Dar Djimme sous la protection du sheikh Asaker, et partit seul dans la direction du Nil.

En route, il apprit le différend qui avait surgi entre Ahmed et son supérieur et résolut d’aller demander au premier la faveur d’entrer dans sa corporation.

«Ce fut un rude voyage pour moi,» me racontait souvent Abdullahi ibn es Sejjid Mohammed, califet el Mahdi, comme on l’appelle aujourd’hui. Dans les premières années de son règne, alors qu’il n’avait pas autant de défiance qu’à présent, il était très communicatif, et se plaisait à me raconter ses aventures le soir quand nous étions seuls. Couché sur un petit angareb, d’un assez joli travail, et recouvert d’une natte de palmier, Abdullahi s’appuyait alors sur une pièce de coton roulée en forme de coussin et s’entretenait avec moi qui l’écoutais accroupi par terre et les jambes croisées.

«Oui, ce voyage fut triste et pénible; je ne possédais pour tout bien qu’un âne, et, la pauvre bête avait une plaie sur le dos. C’est à peine si j’osais le monter. Je le chargeais d’une petite outre remplie d’eau et d’un peu de blé; et, triste et découragé, je le poussais devant moi. Sur le dos je n’avais qu’une chemise de coton large et coupée à la mode de mon pays. Tu dois te rappeler encore ce haillon, Abd el Kadir?»

Il m’avait surnommé Abd el Kadir; mais quand il voulait me distinguer de mon homonyme, il m’appelait Abd el Kadir Saladin (Slatin).