«A mon costume et à mon langage j’étais très vite reconnu comme étranger.
«Que de fois j’ai entendu dire autour de moi:
«Que cherches-tu ici? Que veux-tu? Va donc, rentre dans ton pays, il n’y à rien à voler ici!»
«Il est vrai, continuait-il en riant, que nous autres Arabes, nous jouissons ici d’une mauvaise réputation; cela tient surtout à ce que les marchands qui, au temps de Zobeïr, se dirigeaient vers le Bahr-el-Ghazal, étaient souvent détroussés par les Arabes. Quand je voulais savoir où résidait le Mahdi, alors Mohammed Ahmed, on me regardait avec défiance; on me demandait ce que je pouvais bien avoir à faire avec lui et l’on me donnait à entendre que jamais il n’accepterait de gens de mon espèce parmi ses disciples. Heureusement je rencontrai toujours quelque âme compatissante qui m’indiquait la route. Un jour, dans un village, on voulut me voler mon pauvre âne; on le reconnaissait bien, disait-on: il avait été volé l’année précédente. Un vieillard, qui craignait Dieu sans doute, intervint et je pus continuer ma route. C’est ainsi que, errant de-ci de-là, presque toujours repoussé, raillé, rarement secouru, j’arrivai enfin près de Musselemie où je rencontrai le Mahdi qui allait précisément ériger la koubbat d’El Gureschi.
«En le voyant, j’oubliai toutes mes peines passées, je ne voyais que lui, n’entendais que lui: et je dus rassembler tout mon courage pour lui adresser la parole.
«Je lui racontai brièvement l’histoire de ma famille et le suppliai, au nom de Dieu et de son Prophète, de me recevoir au nombre de ses disciples.
«Il y consentit et me tendit la main. Je la baisai avec effusion et lui jurai fidélité et soumission. J’ai tenu mon serment jusqu’à ce que la mort vint le surprendre.»
Il se tut subitement et me regarda.
«Oui, tu l’as tenu ton serment, lui dis-je, et Dieu le Tout-Puissant t’a récompensé! Toi, qu’on repoussait, qu’on raillait autrefois, tu es aujourd’hui le maître, tu ne t’es point vengé; ta conduite est noble et c’est ainsi seulement que peut agir un descendant du Prophète.»
Il aimait qu’on le louât; j’étais d’autant plus disposé à le faire que agréablement flatté de mes paroles, il continuait son récit.